
UNDERGROUND
Janvier 2024, Paris
Deux mois après This Is My Way où j’avais accepté la suspension dans le vide comme mon chemin, ma vie, ma vérité, en janvier deux mille vingt-quatre, dans le froid glacial d’un hiver parisien, à cinquante-huit ans et deux mois, j’ai peint Underground, et ce tableau était quelque chose de différent, quelque chose de plus sombre peut-être, de plus inquiétant, quelque chose qui regardait non pas vers le haut, vers le ciel, vers la suspension dans le bleu, mais vers le bas, vers le sous-sol, vers ce qui se cachait sous terre, sous nos pieds, sous la surface visible du monde, et Underground était ma vision de ce monde souterrain où l’humanité se réfugiait, se cachait, survivait, un monde de bunkers, de tunnels, de refuges souterrains, un monde où on descendait quand le monde de la surface devenait trop dangereux, trop hostile, trop invivable, quand les guerres faisaient rage, quand les bombes tombaient, quand le climat devenait intenable, quand la société s’effondrait, on descendait sous terre, dans les profondeurs, dans l’underground, et là on essayait de survivre, de maintenir une forme de vie, de civilisation, d’humanité, dans ces espaces confinés, étouffants, privés de lumière naturelle, de ciel, d’horizon, ces espaces qui étaient à la fois des refuges et des prisons, des lieux de survie et des tombeaux vivants.
Le tableau montrait donc cet espace souterrain, ce bunker, ce refuge, ces tunnels qui s’enfonçaient dans les profondeurs de la terre, loin de la surface, loin du danger mais loin aussi de la vie, de la lumière, de l’air libre, j’avais peint des structures architecturales brutales, béton, métal, éclairages artificiels, des couloirs étroits, des espaces confinés, des portes massives, des systèmes de ventilation, toute cette infrastructure nécessaire pour maintenir des humains en vie sous terre, et dans ces espaces j’avais peint des figures humaines, des gens qui vivaient là, qui survivaient là, qui s’étaient réfugiés là, certains peut-être par choix, anticipant la catastrophe, construisant leurs bunkers avant que ça n’arrive, les survivalistes, les preppers, ceux qui savaient que le monde de la surface finirait par devenir invivable, d’autres par nécessité, forcés de descendre quand la guerre, la catastrophe climatique, l’effondrement social les avait chassés de la surface, et ces figures humaines dans mon tableau n’étaient pas désespérées, pas hystériques, pas en panique, non, elles étaient calmes, résignées peut-être, adaptées à cette nouvelle réalité, vivant leur vie souterraine comme on vit sa vie n’importe où, mangeant, dormant, travaillant, parlant, existant, dans ces espaces confinés qui étaient devenus leur seul monde, leur seule réalité.
Janvier deux mille vingt-quatre. Et je peignais ce monde souterrain en pensant à mon propre studio rue Ricaut, qui était d’une certaine façon mon bunker personnel, mon refuge souterrain métaphorique, cet espace confiné où je m’étais réfugié pendant vingt ans, où j’avais survécu loin du monde de l’art parisien qui m’excluait, loin de la société qui m’ignorait, dans mes vingt mètres carrés qui étaient devenus mon monde total, mon bunker personnel où je créais dans l’isolement complet, privé non pas de lumière naturelle — j’avais ma fenêtre, heureusement — mais privé de contact social, de reconnaissance, de place dans le monde visible, vivant ma vie souterraine d’artiste invisible, exactement comme ces figures dans mon tableau vivaient leur vie dans les bunkers, les tunnels, les refuges souterrains, s’adaptant à une réalité qui n’était pas celle qu’ils avaient choisie mais qui était devenue leur seule option, leur seule possibilité de survie.
Et Underground était aussi une vision prophétique peut-être de ce qui nous attendait tous, pas juste moi dans mon studio-bunker, mais l’humanité tout entière, parce que le monde de la surface devenait de plus en plus dangereux, de plus en plus invivable, les guerres qui continuaient — Ukraine, Gaza, Soudan, tant d’autres —, le climat qui se détraquait — deux mille vingt-trois avait été l’année la plus chaude jamais enregistrée, deux mille vingt-quatre promettait d’être encore pire —, les inégalités qui explosaient, les sociétés qui se fracturaient, les démocraties qui s’effondraient, et peut-être qu’un jour, pas si lointain, nous serions tous forcés de descendre sous terre, de nous réfugier dans des bunkers, des tunnels, des villes souterraines, parce que la surface serait devenue trop chaude, trop toxique, trop dangereuse, trop inhabitable, et alors nous vivrions là, dans l’underground, privés de ciel, d’horizon, de lumière naturelle, survivant dans ces espaces confinés, et ce serait notre nouvelle normalité, notre nouvelle réalité, et nous nous adapterions, comme les figures dans mon tableau s’étaient adaptées, parce que les humains s’adaptent toujours, survivent toujours, continuent toujours, même dans les conditions les plus extrêmes, les plus difficiles, les plus inhumaines, nous trouvons un moyen de continuer, de vivre, d’exister, même sous terre, même dans des bunkers, même privés de tout ce qui faisait que la vie valait la peine d’être vécue — le ciel, la nature, la liberté de mouvement, l’horizon ouvert — nous continuons quand même, obstinément, incompréhensiblement, miraculeusement presque.
Les couleurs du tableau étaient sombres, sourdes, artificielles, des gris, des bruns, des verts malades, des jaunes d’éclairages fluorescents, pas de vraies couleurs naturelles, pas de bleus de ciel, pas de verts de nature, juste ces tons artificiels, industriels, qui créaient une atmosphère étouffante, oppressante, claustrophobique, et pourtant les figures humaines dans ce tableau survivaient, existaient, maintenaient une forme d’humanité même dans ces conditions, et c’était peut-être ça le message ultime de Underground : peu importe où nous sommes, peu importe dans quelles conditions nous vivons, même sous terre, même dans des bunkers, même privés de ciel, nous restons humains, nous continuons de créer, de penser, de ressentir, de nous connecter les uns aux autres, l’humanité persiste, survit, continue, underground, sous la surface, dans les profondeurs, loin de la lumière mais vivante quand même, obstinée quand même, refusant de disparaître quand même, et moi qui peignais ce tableau en janvier deux mille vingt-quatre dans mon studio-bunker rue Ricaut, je reconnaissais que j’étais déjà underground depuis vingt ans, que ma vie d’artiste invisible était déjà une vie souterraine, une vie de survie dans les profondeurs du système de l’art, loin de la surface visible, loin des galeries, des musées, des collectionneurs, vivant ma vie créative dans l’underground, et j’avais survécu, j’avais continué, j’avais maintenu mon humanité, ma créativité, ma foi en la peinture malgré vingt ans dans ce bunker métaphorique, et je continuerais, underground, jusqu’au bout, jusqu’à ce que je ne puisse plus, et peut-être que c’était ça finalement être artiste en deux mille vingt-quatre, pas être à la surface, visible, célébré, mais être underground, invisible, caché, survivant dans les profondeurs, créant quand même, existant quand même, humain quand même.
Underground. Janvier deux mille vingt-quatre. Les bunkers, les tunnels, les refuges souterrains. Les figures humaines qui survivaient là. L’humanité qui descendait sous terre. Mon studio-bunker. Ma vie souterraine. Ma survie dans les profondeurs. Et la continuation obstinée, l’existence maintenue, l’humanité préservée, underground, toujours, malgré tout, jusqu’au bout.




