THE RUNNER

THE RUNNER
2004, Paris

Un an après mon arrivée à Paris en novembre deux mille trois, un an pendant lequel tout avait changé et rien n’avait changé, j’étais à Paris mais j’étais invisible, j’étais libre mais j’étais précaire, j’étais artiste mais personne ne le savait, j’avais quitté la Roumanie avec des espoirs qui s’étaient déjà en partie effondrés après seulement douze mois dans cette ville immense, indifférente, qui m’avalait sans me remarquer, qui continuait sa vie frénétique pendant que moi j’essayais de survivre dans un studio minuscule, de trouver des petits boulots pour payer le loyer, d’apprendre le français qui restait une langue étrangère difficile malgré mes efforts, de comprendre les codes du monde de l’art parisien qui me semblaient impénétrables, cryptés, réservés à ceux qui étaient nés ici, qui avaient les bonnes connections, qui connaissaient les bonnes personnes, qui parlaient le bon langage, et moi je n’avais rien de tout ça, j’étais juste un peintre roumain de trente-neuf ans qui essayait de créer dans l’isolement le plus total, sans public, sans galerie, sans reconnaissance, juste moi et mes toiles et mes tubes de peinture dans ce studio qui était maintenant rue Ricaut dans le treizième arrondissement, quartier asiatique, quartier d’immigrés, quartier où personne ne me demandait d’où je venais ni pourquoi j’étais là parce que tout le monde venait d’ailleurs, tout le monde était déplacé, exilé, migrant, et cette année-là, deux mille quatre, j’ai peint The Runner, le coureur, et ce coureur c’était moi, évidemment, même si je ne courais pas physiquement dans les rues de Paris — je marchais, je marchais énormément pour économiser l’argent du métro, pour observer la ville, pour rester en mouvement parce que rester immobile c’était risquer de s’effondrer, de voir trop clairement la réalité de ma situation — mais intérieurement je courais, je fuyais peut-être, je me précipitais vers un avenir hypothétique où tout irait mieux, où je serais reconnu, où mes tableaux seraient vus, admirés, achetés, où je pourrais enfin vivre de mon art comme j’en avais rêvé en quittant Brașov.

Le coureur dans mon tableau était nu, complètement nu, sans vêtements, sans protections, sans armure, juste la chair humaine exposée dans sa vulnérabilité totale, et il courait sur un sol qui n’était pas clairement identifiable, qui pouvait être une route, un désert, une plaine, un paysage lunaire peut-être, désolé, vide, sans végétation, sans vie apparente, juste cette étendue monotone sur laquelle la figure nue courait, courait sans qu’on sache d’où elle venait ni où elle allait, courant peut-être vers quelque chose ou courant peut-être simplement pour courir, pour rester en mouvement, pour ne pas s’arrêter parce que s’arrêter c’était mourir, c’était se figer, c’était accepter l’immobilité qui est une forme de mort, et ce coureur avait le corps tendu par l’effort, les muscles apparents sous la peau, les jambes qui se soulevaient, les bras qui balançaient, tout le corps engagé dans ce mouvement de course qui était peut-être une fuite mais qui était aussi une affirmation de vie, une résistance, un refus de se laisser submerger par le désespoir, par la précarité, par l’absurdité de la situation — être un artiste invisible dans une ville qui se foutait complètement de ton existence.

Et derrière le coureur, ou peut-être autour de lui, ou peut-être devant lui, on ne savait pas exactement, l’espace du tableau était ambigu, multidimensionnel, il y avait des présences, des formes, des ombres qui pouvaient être des poursuivants — quelque chose qui chassait le coureur, qui le forçait à courir, à fuir — ou qui pouvaient être des obstacles — des choses qu’il fallait éviter, contourner, dépasser — ou qui pouvaient être des fantômes — les regrets, les doutes, les peurs qui nous poursuivent tous et qu’on essaie de distancer en courant, en restant en mouvement, en refusant de s’arrêter assez longtemps pour qu’ils nous rattrapent — et ces présences n’étaient pas clairement figuratives, j’avais utilisé des aplats de couleurs sombres, des zones d’ombres, des formes suggestives plutôt que descriptives, créant une atmosphère de menace diffuse, d’anxiété, d’urgence, qui transformait la course du coureur en quelque chose de plus grave, de plus existentiel qu’une simple course physique, quelque chose qui ressemblait à une course pour la vie elle-même, une fuite désespérée loin de quelque chose d’innommable, d’invisible, mais de terriblement réel, de menaçant, de mortel peut-être.

Le coureur courait et moi je courais aussi, métaphoriquement, intérieurement, je courais d’un petit boulot à un autre, d’un espoir à un autre, d’un jour à un autre, essayant de survivre à Paris, essayant de continuer à créer malgré tout, essayant de ne pas abandonner même quand tout me disait que j’avais fait une erreur en venant ici, que j’aurais dû rester à Brașov où au moins j’avais des amis, une famille, une langue que je maîtrisais, un environnement familier, mais non, j’étais parti, j’avais choisi l’exil, j’avais choisi Paris, j’avais choisi de devenir ce coureur nu qui traverse des paysages désolés en fuyant des ombres qui le poursuivent, et maintenant je devais assumer ce choix, je devais continuer à courir, je devais rester en mouvement même quand mes jambes fatiguaient, même quand mon souffle devenait court, même quand je ne savais plus pourquoi je courais ni vers où je courais, je devais continuer parce que s’arrêter c’était mourir, c’était accepter la défaite, c’était reconnaître que j’avais échoué, que mon rêve d’être artiste à Paris était une illusion, que je n’étais rien, personne, invisible, et ça je ne pouvais pas l’accepter, pas encore, pas après seulement un an, alors je courais, je continuais de courir, nu, vulnérable, exposé, mais courant quand même, toujours, obstinément, follement peut-être, vers quelque chose qui n’existait peut-être pas mais vers quoi je courais quand même parce que c’était ça vivre, c’était ça créer, c’était ça être artiste en exil — courir nu à travers des paysages désolés en fuyant des ombres qui vous poursuivent et en espérant qu’un jour, peut-être, quelque part, vous arriverez quelque part, vous vous arrêterez enfin, vous serez enfin reconnu, vu, accepté, mais en attendant vous courez, vous continuez de courir, sans répit, sans pause, sans fin peut-être, c’est votre condition, votre destin, votre vie.

The Runner. Deux mille quatre. Paris. Et ce coureur nu qui court toujours, qui court encore, qui ne s’est jamais arrêté, qui court encore maintenant en deux mille vingt-cinq, vingt et un ans plus tard, toujours nu, toujours vulnérable, toujours poursuivi par des ombres, toujours fuyant vers un ailleurs hypothétique, toujours en mouvement parce que s’arrêter c’est mourir et je ne veux pas mourir, pas encore, alors je cours, je continue de courir, toujours, malgré tout, jusqu’au bout, jusqu’à ce que je tombe enfin, épuisé, ou jusqu’à ce que j’arrive enfin, quelque part, n’importe où, un endroit où je pourrais enfin m’arrêter, me reposer, appartenir, mais cet endroit existe-t-il ? je ne sais pas, je cours toujours, je cherche toujours, nu, vulnérable, obstiné, vivant.