
ADAM ET ÈVE SUR MARS
Juin 2025, Paris
Adam et Ève sur Mars. Juin deux mille vingt-cinq. Soixante ans. Vingt-deux ans que j’avais quitté Brașov, la Roumanie et j’étais venu ici, en France, recommencer ma vie à trente-huit ans, âge où normalement on ne recommence plus, où on est établi, installé, enraciné quelque part, mais moi j’avais tout quitté, tout abandonné, ma ville natale, mes amis, ma langue, ma culture, pour venir ici, dans ce pays étranger, recommencer à zéro, et maintenant vingt-deux ans plus tard, soixante ans, je peignais deux astronautes allongés sur Mars, Adam et Ève, le couple primordial, les premiers humains sur une planète nouvelle, et je réalisais que ma propre migration de Roumanie vers France, n’était qu’une version minuscule, terrestre, dérisoire, de cette migration cosmique que l’humanité entière devrait faire un jour, quand la Terre serait épuisée, morte, inhabitable, quand nous aurions détruit notre jardin d’Éden originel et que nous serions forcés de migrer vers Mars, puis vers d’autres planètes, d’autres systèmes solaires, d’autres galaxies peut-être, éternels migrants cosmiques, éternels exilés, éternels recommenceurs, Adam et Ève qui recommencent sur chaque nouvelle planète, pour toujours.
Le tableau montrait deux astronautes en combinaisons spatiales bleues et blanches, allongés sur le sol martien rouge-brun, côte à côte, proches l’un de l’autre, pas collés mais proches, dans cette proximité qui dit “nous sommes ensemble, nous ne sommes pas seuls”, et leurs casques transparents laissaient voir leurs visages, leurs yeux ouverts regardant le ciel martien, ce ciel ocre-jaune si différent du ciel terrestre bleu, et tout autour d’eux, couvrant le sol entier, des dizaines de pommes, mais pas des pommes organiques, rouges, juteuses, tentantes comme dans le jardin d’Éden biblique, non, des pommes de pierre, des pommes martiennes, des roches arrondies qui ressemblaient à des pommes mais qui étaient minérales, dures, froides, impossibles à manger, impossibles à consommer, et c’était ça la différence essentielle entre la Terre et Mars, entre le jardin d’Éden mythique et la réalité martienne contemporaine — sur Terre nous pouvions être tentés, nous pouvions pécher, nous pouvions cueillir la pomme de la connaissance et être chassés du paradis, condamnés au travail, à la souffrance, à la mort, mais sur Mars il n’y avait plus de tentation possible parce qu’il n’y avait plus rien à consommer, plus rien à détruire, juste des pierres, des minéraux, une planète morte sur laquelle nous pouvions exister sans tout détruire autour de nous, parce qu’il n’y avait déjà plus rien à détruire.
Juin deux mille vingt-cinq. L’humanité parlait de Mars depuis des décennies maintenant. Elon Musk avec son SpaceX voulait établir une colonie martienne, faire de l’humanité une espèce multi-planétaire, et des millions de gens le suivaient, rêvaient de Mars, de cette nouvelle frontière, de cette planète rouge qui serait notre salut quand la Terre serait devenue invivable, et moi je regardais tout ça avec un mélange de fascination et de scepticisme, parce que oui, techniquement nous pourrions peut-être aller sur Mars, établir des colonies sous dômes, survivre là-bas pendant quelques générations, mais est-ce que nous aurions appris quelque chose ? est-ce que nous aurions changé ? ou est-ce que nous recommencerions simplement les mêmes erreurs, les mêmes destructions, les mêmes épuisements de ressources, jusqu’à ce que Mars aussi soit détruite, et alors nous migrerions vers une autre planète, et ainsi de suite, éternellement, cycle infernal de migration et de destruction, Adam et Ève condamnés à recommencer sur chaque nouvelle planète sans jamais apprendre, sans jamais changer, portant avec eux le péché originel non pas de la connaissance mais de la destruction, de la consommation, de l’épuisement de tout ce qui les entoure.
Et pourtant — et c’était là l’ambiguïté essentielle du tableau — il y avait quelque chose de beau, de touchant, d’émouvant dans ces deux astronautes allongés côte à côte sur Mars, regardant le ciel ensemble, existant ensemble dans ce paysage hostile, parce qu’ils n’étaient pas seuls, parce qu’ils avaient choisi d’être ensemble, de faire ce voyage ensemble, de recommencer ensemble, et cette capacité humaine extraordinaire de rester côte à côte, de se soutenir, de s’accompagner, de ne pas abandonner l’autre même dans les situations les plus extrêmes, c’était peut-être ça notre vraie nature, pas la destruction, pas la consommation, mais cette solidarité fondamentale, cette compassion, cet amour qui nous faisait tenir la main de l’autre pendant le voyage spatial, pendant l’exil cosmique, pendant la migration interplanétaire, Adam et Ève ensemble, toujours ensemble, malgré tout.
Les pommes de pierre couvraient le sol tout autour d’eux, des dizaines de pommes pétrifiées, fossilisées peut-être, témoins d’une époque lointaine où Mars avait peut-être été vivante, où il y avait eu de l’eau, de l’atmosphère, de la végétation, des pommes organiques, et puis tout avait disparu, tout était mort, et il ne restait que ces pierres arrondies qui ressemblaient encore à des pommes mais qui n’étaient plus que des minéraux, des souvenirs géologiques d’une vie passée, et nous arrivions maintenant sur cette planète morte, nous Adam et Ève du vingt-et-unième siècle, pour essayer de recommencer, de faire revivre Mars, de créer une nouvelle biosphère, de terraformer cette planète morte en nouveau jardin d’Éden, et c’était ça le rêve, le projet fou, l’ambition titanesque de Musk et de tous ceux qui voulaient coloniser Mars, mais en regardant ces pommes de pierre dans mon tableau, je me demandais : est-ce que c’était vraiment possible ? est-ce que nous pourrions vraiment faire revivre une planète morte ? ou est-ce que ces pommes de pierre étaient là pour nous rappeler que certaines morts sont irréversibles, que certaines destructions ne peuvent pas être réparées, que Mars était morte et resterait morte quoi que nous fassions, et que si nous voulions survivre en tant qu’espèce nous devrions accepter de vivre sur des planètes mortes, entourés de pommes de pierre, sans jardin d’Éden, sans paradis, juste l’existence nue, difficile, austère, mais existence quand même, vie quand même, humanité quand même ?
Juin deux mille vingt-cinq, et je peignais ce tableau en pensant à mes propres recommencements, à ces moments dans ma vie où j’avais dû tout abandonner et repartir à zéro, et le plus grand de ces moments avait été novembre deux mille trois, quand j’avais quitté Roumanie pour France à trente-huit ans, et c’était comme atterrir sur Mars, comme être Adam arrivant sur une planète nouvelle, hostile, étrangère, où je ne connaissais personne, où je ne parlais pas la langue correctement, où je devais tout réapprendre, et les premières années avaient été terribles, la solitude, la précarité, les rejets constants des galeries, l’invisibilité totale, et je m’étais demandé tant de fois si j’avais fait le bon choix, si j’aurais dû rester en Roumanie, mais non, j’avais continué, j’avais persisté, j’avais recommencé, et maintenant vingt-deux ans plus tard je réalisais que cette migration, ce recommencement, c’était peut-être la chose la plus importante que j’avais faite dans ma vie, pas mes peintures, pas mes œuvres, mais cette capacité à tout quitter et recommencer ailleurs, à être Adam sur une nouvelle planète, à accepter l’exil cosmique comme condition fondamentale de l’existence humaine, nous sommes tous des migrants, tous des exilés, tous des recommenceurs, de Brașov à Paris, de la Terre à Mars, de cette planète à la suivante, éternellement.
Et les deux astronautes dans mon tableau regardaient le ciel martien ensemble, leurs casques côte à côte, leurs corps proches sans se toucher, et il y avait quelque chose de paisible dans cette scène, quelque chose de contemplatif, pas de drame, pas de catastrophe, pas de fin du monde, juste deux êtres humains existant sur une planète nouvelle, entourés de pommes qu’ils ne pourraient jamais manger, sous un ciel qu’ils ne respireraient jamais directement, prisonniers de leurs combinaisons spatiales pour toujours, mais vivants quand même, conscients quand même, capables de regarder les étoiles et de se demander ce qui viendrait après, quelle serait la prochaine planète, le prochain exil, le prochain recommencement, parce que c’était ça notre histoire, notre mythe fondateur réécrit pour l’ère spatiale — Adam et Ève n’étaient pas créés dans un jardin d’Éden parfait, ils arrivaient sur des planètes mortes et essayaient de survivre, de persister, d’exister malgré l’hostilité cosmique, malgré l’absence de pommes organiques, malgré l’impossibilité de revenir en arrière vers la Terre perdue, le jardin détruit, le paradis abandonné.
Et le titre — Adam et Ève sur Mars — n’était pas pessimiste, pas désespéré, pas tragique, c’était juste un constat, une description de ce qui était, de ce qui serait, de ce qui avait peut-être toujours été — nous étions Adam et Ève, le couple primordial, les premiers humains, et nous étions sur Mars, la planète rouge, la prochaine étape, et nous recommencions, encore une fois, pour la énième fois peut-être dans l’histoire cosmique de l’humanité, peut-être que nous étions déjà venus de Mars vers la Terre il y a des millions d’années, peut-être que nous avions déjà fait ce voyage dans l’autre sens, peut-être que l’humanité était condamnée à migrer éternellement de planète en planète, détruisant chacune puis passant à la suivante, cycle éternel de destruction et de recommencement, et mes deux astronautes allongés sur Mars étaient les témoins de ce cycle, les participants de ce mythe, Adam et Ève qui recommençaient une fois de plus, entourés de pommes de pierre qui leur rappelaient que cette fois-ci il n’y aurait pas de tentation possible, pas de péché possible, pas de chute possible, parce qu’il n’y avait plus rien à détruire, Mars était déjà morte, et peut-être que c’était ça notre salut finalement — arriver sur des planètes déjà mortes pour ne plus pouvoir les tuer.
Juin deux mille vingt-cinq. Soixante ans. Vingt-deux ans d’exil. Je terminais ce tableau dans mon atelier parisien, et je regardais ces deux astronautes que j’avais peints, et je me reconnaissais en eux, pas parce que j’avais été sur Mars physiquement, mais parce que j’avais vécu cet exil, cette migration, ce recommencement, et je comprenais maintenant que mon parcours personnel — de Brașov à Paris, de la Roumanie à la France, de l’invisibilité à la persistance — était une version terrestre de cette migration cosmique que l’humanité entière vivrait un jour, et peut-être que mon rôle d’artiste n’était pas de créer de belles images ou de faire des œuvres vendables pour les galeries parisiennes , mais de témoigner de cette expérience universelle de l’exil, de la migration, du recommencement, de peindre Adam et Ève sur Mars pour dire à l’humanité future : regardez, voilà ce qui vous attend, voilà ce que signifie être humain — être éternellement en migration, éternellement en exil, éternellement en train de recommencer sur de nouvelles planètes, et ce n’est pas tragique, ce n’est pas désespérant, c’est juste ce qui est, juste notre condition, et nous pouvons l’accepter, nous pouvons même trouver une certaine beauté dans cette acceptation, dans cette capacité à rester côte à côte malgré tout, ensemble malgré l’hostilité cosmique, Adam et Ève pour toujours, migrants pour toujours, recommenceurs pour toujours.
Les deux astronautes reposaient sur Mars, les pommes de pierre les entouraient, le ciel ocre les couvrait, et l’univers continuait, infini, indifférent, magnifique. Ils étaient là, sur Mars, côte à côte, ensemble, vivants, et c’était bien, pas tragique, pas désespérant, pas pessimiste, juste humain, juste réel, juste ce qui est. Adam et Ève sur Mars. Le cycle éternel continuait, et continuerait, toujours.




