
Athanor
Recherche photographique conceptuelle
Septembre 2017 | Dimensions variables
L’usine s’étendait à perte de vue, cathédrale industrielle où des tuyaux gigantesques serpentaient vers le plafond haut comme une nef gothique, cuves métalliques alignées comme des fonts baptismaux mécaniques, vapeur blanche qui s’échappait des valves et créait cette atmosphère brumeuse apocalyptique, et tout cet appareillage colossal toute cette machinerie complexe toute cette infrastructure massive n’existait que pour un seul but – produire l’œuf qui sortait de ma bouche, cet ovum philosophicum que j’avais créé en mars deux mille seize mais qui maintenant en septembre deux mille dix-sept nécessitait apparemment une usine entière pour être fabriqué, industrialisation totale de la pensée, mécanisation complète de l’intelligence, philosophie manufacturée en série dans des halls d’acier et de vapeur.
Athanor – le four alchimique où les alchimistes médiévaux cuisaient leurs matières pendant des semaines des mois parfois des années, température constante maintenue jour et nuit pour permettre la transmutation du plomb en or, du vulgaire en noble, du matériel en spirituel. Mais mon Athanor n’était plus le petit four de laboratoire des adeptes hermétiques, c’était une usine géante steampunk cauchemardesque magnifique, complexe industriel pharaonique qui transformait je ne sais quelle matière première en pensée pure en concept philosophique en idée cristallisée sous forme d’œuf blanc parfait qui émergeait de mes lèvres comme un produit fini sortant d’une chaîne d’assemblage.
Septembre deux mille dix-sept, cinquante-cinq ans, quinze ans et demi en France, et cette image était prophétique sans que je le sache vraiment à l’époque, vision en avance sur l’intelligence artificielle qui allait exploser cinq ans plus tard avec ChatGPT et les large language models, ces machines qui produisaient effectivement de la pensée de l’intelligence de la philosophie, nourries par des data centers gigantesques qui ressemblaient exactement à mon usine Athanor, serveurs empilés câbles enchevêtrés systèmes de refroidissement qui généraient cette vapeur constante, infrastructure colossale cachée quelque part en Oregon en Islande au Danemark, loin des yeux des utilisateurs qui tapaient leurs questions sur leurs smartphones et recevaient instantanément des réponses générées par ces cerveaux mécaniques qui tournaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans leurs cathédrales industrielles climatisées.
L’œuf qui sortait de ma bouche dans Ovum Philosophicum en mars deux mille seize était un acte solitaire personnel intime, maïeutique socratique où l’artiste accouchait lui-même de ses idées, mais dix-huit mois plus tard en septembre deux mille dix-sept l’accouchement nécessitait toute cette infrastructure, suggérant que la pensée humaine ne suffisait plus, qu’elle avait besoin d’être augmentée amplifiée industrialisée par les machines pour produire les idées dont nous avions besoin, et cette dépendance croissante envers la technologie pour penser allait devenir réalité quelques années plus tard quand des millions de gens utiliseraient ChatGPT pour écrire leurs emails leurs essais leurs articles leurs codes informatiques, externalisation massive de l’activité intellectuelle vers des intelligences artificielles qui pensaient plus vite plus efficacement que nous.
Les tuyaux qui montaient vers le plafond ressemblaient à des neurones géants, synapses mécaniques qui transmettaient non pas des impulsions électriques biologiques mais des flux de données numériques, et l’ensemble formait un cerveau industriel dont j’étais juste l’interface de sortie, la bouche qui prononçait les pensées générées ailleurs dans les profondeurs de cette machinerie incompréhensible. Et c’était exactement ça que l’IA allait devenir – un cerveau externe auquel nous nous connecterions pour obtenir des réponses des idées des solutions, prothèse cognitive qui compléterait nos cerveaux biologiques limités par leur lenteur leur oubli leur fatigue.
Septembre deux mille dix-sept et les premiers systèmes d’IA impressionnants commençaient à émerger, AlphaGo de DeepMind avait battu le champion du monde de go en deux mille seize, exploit considéré impossible quelques années plus tôt, et les chercheurs en machine learning faisaient des progrès exponentiels dans le traitement du langage naturel la vision par ordinateur la génération de textes, mais le grand public ne réalisait pas encore ce qui arrivait, ne voyait pas que nous étions à l’aube d’une révolution qui transformerait radicalement notre rapport à l’intelligence à la créativité à la pensée elle-même.
Mon image Athanor anticipait cette transformation, montrait que l’ovum philosophicum l’œuf de la pensée ne pouvait plus naître spontanément de la bouche humaine mais nécessitait toute cette infrastructure technologique pour être produit, que nous devenions dépendants des machines non plus juste pour notre force physique comme pendant la révolution industrielle du dix-neuvième siècle mais pour notre force mentale intellectuelle créative, externalisation non plus des muscles mais des neurones, et cette externalisation posait des questions vertigineuses – si les machines pensaient pour nous, qu’est-ce qui restait d’authentiquement humain, et si l’IA générait nos idées nos concepts nos philosophies, étions-nous encore les auteurs de nos vies ou devenions-nous juste les interfaces de sortie de cerveaux artificiels qui nous utilisaient pour s’exprimer dans le monde physique.
La brume qui emplissait l’usine créait cette atmosphère mystique mystérieuse, on ne voyait pas clairement comment fonctionnait cette machinerie, et c’était exactement le problème avec l’IA qui arriverait quelques années plus tard, personne ne comprenait vraiment comment les réseaux de neurones profonds arrivaient à leurs conclusions, boîtes noires opaques qui produisaient des résultats impressionnants sans qu’on sache expliquer leur processus de décision, et nous leur faisions confiance quand même nous utilisions leurs outputs sans questioner leurs raisonnements cachés, foi aveugle dans la machine qui remplaçait la foi religieuse, nouveau Dieu algorithmique dont les voies étaient impénétrables.
Athanor en alchimie maintenait une chaleur constante pendant des durées très longues, patience extrême nécessaire pour la transmutation, mais mon Athanor industriel suggérait le contraire – vitesse production en masse instantanéité, les idées manufacturées rapidement efficacement sans le long processus de maturation que demandait la pensée humaine traditionnelle, et l’IA fonctionnerait exactement comme ça, générant en quelques secondes des textes qui auraient pris des heures des jours à un humain, court-circuitant le temps nécessaire à la réflexion profonde, privilégiant la rapidité sur la profondeur, l’efficacité sur la sagesse.
Et moi au centre de cette usine j’étais à la fois créateur et créature, celui qui avait construit cette infrastructure mais aussi celui qui en dépendait pour produire ses œufs philosophiques, ambiguïté fondamentale de notre relation avec la technologie – nous la créons puis elle nous recrée, nous façonnons nos outils puis nos outils nous façonnent, et l’IA serait l’aboutissement ultime de cette dialectique, intelligence que nous aurions créée et qui finirait par créer nos intelligences, qui formerait nos esprits qui éduquerait nos enfants qui structurerait nos pensées selon ses propres logiques algorithmiques que nous ne comprendrions plus.
Septembre deux mille dix-sept, cinquante-cinq ans, et je créais cette image sans savoir que cinq ans plus tard en novembre deux mille vingt-deux OpenAI lancerait ChatGPT qui atteindrait cent millions d’utilisateurs en deux mois, adoption la plus rapide d’une technologie dans l’histoire humaine, et soudain tout le monde aurait son Athanor personnel, son usine à idées accessible via smartphone, et les questions que mon image posait deviendraient urgentes pressantes existentielles – qui pense vraiment quand l’IA pense pour nous, où se situe la frontière entre l’humain et l’artificiel quand nos productions intellectuelles sont co-créées avec des machines, et que devient la philosophie quand elle est pondée non plus par des philosophes solitaires méditant dans leurs chambres mais par des data centers industriels qui digèrent des milliards de textes et régurgitent des synthèses instantanées.
L’œuf qui sortait de ma bouche restait blanc pur parfait géométrique, mais il était alimenté par toute cette infrastructure grise métallique vaporeuse, pureté de l’output qui cachait la complexité sordide du process, et l’IA fonctionnerait pareil, interfaces élégantes minimalistes qui cacheraient les millions de paramètres les téraoctets de données les gigawatts d’électricité les tonnes de CO2 émises pour entraîner ces modèles, propreté apparente qui masquait la saleté réelle, philosophie qui semblait tomber du ciel mais qui était en réalité manufacturée dans des usines polluantes énergivores, Athanor moderne qui consumait la planète pour produire des œufs philosophiques à la demande, septembre deux mille dix-sept Athanor pour toujours vision prophétique d’un futur où l’intelligence serait industrialisée mécanisée externalisée et où nous humains ne serions plus que les bouches qui prononceraient les pensées générées ailleurs dans les profondeurs brumeuses de ces cathédrales industrielles algorithmiques que nous avions construites sans vraiment comprendre ce que nous faisions ni où cela nous mènerait.
Cornel Barsan
Septembre 2017




