CRYOGENIC DREAM — Février 2016

Cryogenic Dream

Recherche photographique conceptuelle
Février 2016 | Dimensions variables

Frank Gehry avait dessiné le Guggenheim de Bilbao comme un bouquet de fleurs métalliques, courbes sensuelles de titanium qui ondulaient sous la lumière basque, architecture déconstructiviste qui avait transformé une ville industrielle déclinante en destination touristique mondiale dès son ouverture en mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept. L’effet Bilbao, on l’appelait, ce phénomène où un seul bâtiment iconique pouvait revitaliser toute une économie urbaine, et depuis des dizaines de villes à travers le monde essayaient de reproduire ce miracle en commandant à des star-architectes des musées spectaculaires censés attirer des millions de visiteurs et des milliards d’investissements. Mais moi en février deux mille seize je transplantais ce chef-d’œuvre architectural loin de Bilbao, très loin, je le posais délicatement sur la banquise arctique en train de fondre, et soudain toute sa beauté toute sa prouesse technique toute sa réussite économique prenaient un goût amer de cendres froides.

Le glacier derrière le musée se fracturait, immense masse bleu-blanc qui se fissurait et dont des morceaux se détachaient pour tomber dans la mer avec un fracas que personne n’entendait parce qu’il n’y avait personne, juste ce musée échoué comme une arche de Noé culturelle venue trop tard pour sauver quoi que ce soit. Février deux mille seize, trois mois après la COP21 de Paris où les accords climat avaient été signés dans l’euphorie, engagements à limiter le réchauffement à deux degrés en dessous des niveaux préindustriels, promesses de réduire les émissions de CO2, belles paroles diplomatiques pendant que l’Arctique continuait à fondre à un rythme record, glaciers reculant banquise disparaissant ours polaires affamés, catastrophe au ralenti que tout le monde voyait venir mais que personne ne savait vraiment arrêter.

Cryogenic Dream — le rêve cryogénique, cette idée folle de Walt Disney qui aurait fait congeler son corps après sa mort en espérant qu’un jour la science future pourrait le ressusciter, immortalité technologique, foi absolue dans le progrès humain, conviction que nous pourrions vaincre même la mort si nous développions les bonnes technologies. Et dans mon image c’était la culture occidentale entière qui se faisait cryogéniser, le musée Guggenheim arche congelée préservant les chefs-d’œuvre de Picasso Kandinsky Rothko pendant que la planète brûlait paradoxalement de chaleur, pendant que les températures montaient et faisaient fondre les glaces millénaires, rêve cryogénique d’une civilisation qui voulait sauver son art mais pas la nature qui l’avait rendue possible.

Le musée flottait presque sur cette eau parsemée de glace, anachronisme absurde, et toute l’ironie était concentrée dans cette juxtaposition — nous préservions nos tableaux nos sculptures nos installations dans des musées climatisés à température et humidité contrôlées, nous dépensions des millions pour restaurer conserver protéger notre patrimoine culturel, mais nous détruisions simultanément l’environnement naturel qui permettait à notre civilisation d’exister, nous sauvions Picasso pendant que nous tuions les océans, nous protégions Rothko pendant que nous acidifiions les mers, nous cataloguions Kandinsky pendant que nous provoquions la sixième extinction de masse des espèces vivantes.

Février deux mille seize et l’effet Bilbao avait essaimé partout, chaque ville voulait son musée Gehry son centre culturel Zaha Hadid son opéra Santiago Calatrava, architecture spectaculaire qui coûtait des fortunes en construction et en maintenance, budgets culturels pharaoniques pour des institutions qui servaient surtout à impressionner les touristes et à valoriser l’immobilier des quartiers environnants, gentrification culturelle où l’art devenait prétexte à développement urbain et où les musées fonctionnaient comme des cathédrales laïques attirant les pèlerins consommateurs venus admirer les reliques artistiques de notre civilisation.

Mais dans mon image le musée n’attirait plus personne, il dérivait seul sur la banquise fondante, beauté inutile, prouesse architecturale sans public, titanium brillant pour rien parce que le glacier derrière lui s’effondrait et que bientôt le musée flotterait sur un océan sans glace, naviguerait éternellement à la recherche d’un rivage d’accueil qui n’existerait plus parce que toutes les côtes auraient été submergées par la montée des eaux. Rêve cryogénique qui tournait au cauchemar, préservation qui devenait absurde, culture qui survivait à la nature mais pour quoi faire exactement, pour qui, dans quel monde invivable dévasté où les humains eux-mêmes auraient peut-être disparu ou se seraient réfugiés dans des bunkers souterrains climatisés en attendant une hypothétique amélioration qui ne viendrait jamais.

Le titanium ondulant de Gehry réfléchissait les derniers icebergs, surfaces métalliques miroir captant les blancs et les bleus de la glace mourante, symbiose esthétique entre l’art humain et la nature agonisante, mais cette beauté formelle ne servait à rien, ne changeait rien, n’empêchait pas la catastrophe de se dérouler inexorablement. Et c’était peut-être ça le message le plus amer de cette image — l’art ne sauvera pas le monde, la culture ne compensera pas la destruction écologique, nous ne pourrons pas nous consoler avec nos musées quand les océans seront morts et l’atmosphère irrespirable, toute la beauté accumulée dans tous les Guggenheim du monde ne vaudra rien dans un monde devenu invivable pour l’espèce humaine.

Cryogenic Dream en février deux mille seize, cinquante-trois ans, et je rêvais ce musée arctique comme on rêve un naufrage, comme on visualise une apocalypse douce où la fin du monde serait esthétiquement sublime, où nous coulerions avec grâce en admirant nos propres créations pendant que tout s’effondrait autour de nous, Titanic culturel jouant son dernier concert pendant que la glace — inverse de l’iceberg fatal — fondait et nous abandonnait à l’océan montant qui nous engloutirait lentement mais sûrement, et le Guggenheim Bilbao dériverait éternellement sur les eaux arctiques devenues tempérées transportant son cargo de chefs-d’œuvre que plus personne ne verrait jamais, arche de Noé échouée sur un mont Ararat liquide, témoignage posthume d’une civilisation qui avait su créer la beauté mais pas la préserver, qui avait su construire des musées magnifiques mais pas un monde vivable, qui avait rêvé l’immortalité cryogénique de sa culture mais avait oublié l’essentiel — que sans planète habitable il n’y aurait ni culture ni musée ni Gehry ni Picasso ni rien du tout, juste le silence des océans vides et le cri muet de la dernière baleine cherchant vainement ses congénères disparus dans les eaux trop chaudes d’un Arctique devenu Méditerranée.

Cornel Barsan
Février 2016