
EKG City
Recherche photographique conceptuelle
Mars 2018 | Dimensions variables
Soixante-douze battements par minute, pouls normal pour un humain au repos, mais qu’en est-il d’une ville, quel est le rythme cardiaque normal d’une métropole, et comment diagnostique-t-on la santé d’un organisme urbain de plusieurs millions d’habitants qui respire consomme produit rejette vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans jamais s’arrêter. Les médecins branchent des électrodes sur la poitrine du patient et l’électrocardiogramme trace ses lignes sur l’écran, onde P complexe QRS onde T, chaque pic chaque creux racontant l’histoire électrique du cœur, et moi en mars deux mille dix-huit je branchais les électrodes sur les immeubles, je transformais la skyline urbaine en tracé EKG, les tours ondulaient selon le rythme cardiaque de la cité, architecture vivante qui pulsait au rythme de l’activité métropolitaine.
Les fenêtres allumées comme des cellules vivantes, certaines brillaient intensément d’autres restaient sombres, respiration urbaine visible depuis l’espace, et si on accélérait le temps on verrait la ville inspirer le matin quand les gens se réveillent allument leurs lumières, expirer le soir quand ils s’endorment et que les fenêtres s’éteignent progressivement, cycle circadien collectif synchronisé par les horaires de travail les rythmes sociaux les habitudes partagées. Mars deux mille dix-huit, cinquante-cinq ans et demi, seize ans en France, et cette image posait la question médicale fondamentale – la ville est-elle en bonne santé, son cœur bat-il régulièrement ou montre-t-il des arythmies dangereuses, des tachycardies métropolitaines où tout s’accélère devient frénétique insoutenable, ou des bradycardies urbaines où l’activité ralentit dangereusement et la ville meurt économiquement socialement culturellement.
Le tracé lumineux bleu électrique qui traversait l’image horizontalement ressemblait exactement aux graphiques médicaux qu’on voit dans les hôpitaux, moniteurs au chevet des patients qui bipent régulièrement tant que le cœur bat, et quand la ligne devient plate on sait que c’est fini, mort cérébrale mort cardiaque, et certaines villes mouraient effectivement, Detroit abandonnée par l’industrie automobile, villes minières du Nord de la France où les puits s’étaient fermés et la population avait fui, organismes urbains en arrêt cardiaque dont l’EKG montrait une ligne plate tragique, plus de battements plus de vie plus d’espoir.
Mais dans mon image le tracé était vigoureux, pics aigus qui montaient et descendaient, rythme sain d’une ville en pleine activité, peut-être Paris peut-être New York peut-être Tokyo, mégapoles qui ne dormaient jamais vraiment, dont le cœur battait constamment jour et nuit alimenté par les flux incessants de gens de marchandises d’informations d’argent d’énergies qui circulaient dans les artères urbaines comme le sang dans les vaisseaux, métro buses trains voitures camions, système circulatoire complexe qui devait fonctionner parfaitement sinon c’était l’embolie la thrombose l’infarctus urbain, embouteillages paralysants grèves de transport qui bloquaient tout.
Les immeubles ondulaient littéralement selon le tracé EKG, architecture qui cessait d’être rigide fixe morte pour devenir organique fluide vivante, et cette déformation visualisait ce que nous ressentions tous instinctivement – que les villes étaient des êtres vivants qui avaient leurs humeurs leurs rythmes leurs maladies leurs guérisons. On parlait d’ailleurs de tissu urbain comme on parlait de tissu organique, de poumons verts pour les parcs, d’artères pour les grandes avenues, de veines pour les petites rues, vocabulaire biologique appliqué à l’urbanisme parce que la métaphore était juste, la ville était effectivement un organisme super-individuel composé de millions de cellules humaines qui formaient ensemble un être d’un ordre supérieur.
Mars deux mille dix-huit et les smart cities promettaient de monitorer en temps réel tous les paramètres vitaux urbains, capteurs partout qui mesuraient le trafic la pollution la consommation électrique le remplissage des poubelles, big data qui permettrait de diagnostiquer les problèmes avant qu’ils ne deviennent critiques, médecine préventive appliquée à l’urbanisme, et mon image EKG City anticipait cette transformation, montrait que bientôt nous aurions effectivement des électrocardiogrammes urbains en continu, dashboards qui afficheraient la santé de nos métropoles comme les moniteurs hospitaliers affichaient la santé des patients.
Le ciel étoilé derrière les immeubles créait cette impression de nuit cosmique infinie, la ville petite fragile face à l’immensité sidérale, et pourtant cette ville battait vivait résistait à l’indifférence de l’univers, îlot de vie organisée complexe consciente dans le vide spatial, et son EKG proclamait cette victoire contre l’entropie, ce refus de se dissoudre dans le chaos, cette volonté collective de maintenir l’ordre la structure la civilisation malgré toutes les forces qui poussaient vers la désintégration.
Les pics réguliers du tracé ressemblaient aux montagnes russes d’un parc d’attractions, et vivre en ville c’était effectivement ça, montagnes russes émotionnelles où on passait de l’euphorie à la dépression en quelques heures, stimulations constantes qui maintenaient le rythme cardiaque élevé, adrénaline urbaine permanente, stress qui tuait lentement mais qui nous faisait aussi sentir vivants intensément présents, et cette ambivalence se lisait dans l’EKG, battements rapides qui pouvaient signifier excitation ou anxiété santé ou maladie impossible de dire sans connaître le contexte.
Et moi cinquante-cinq ans et demi en mars deux mille dix-huit, seize ans en France dont quinze à Paris, je connaissais intimement ce rythme urbain, j’avais synchronisé mon propre cœur avec le cœur de la ville, mes battements individuels s’étaient accordés aux battements collectifs, et parfois je me demandais si je pouvais encore survivre ailleurs, si mon organisme trop habitué au pouls métropolitain pourrait s’adapter au rythme lent provincial rural, ou si comme ces poissons des abysses qui explosent quand on les remonte à la surface je mourrais d’ennui de sous-stimulation si je quittais la pression constante de la grande ville.
EKG City mars deux mille dix-huit, diagnostic visuel d’une civilisation urbaine qui avait transformé la planète entière en réseau de métropoles connectées, mégapoles qui battaient à l’unisson maintenant grâce à Internet et aux flux globaux, cœur planétaire unique composé de centaines de ventricules urbains qui pompaient ensemble, et la question restait ouverte – ce super-organisme global était-il en bonne santé ou montrait-il des signes de détresse cardiaque, arythmies climatiques pollution systémique inégalités qui obstruaient les artères, et si un cardiologue cosmique analysait notre EKG collectif que diagnostiquerait-il, nous donnerait-il encore longtemps à vivre ou nous prescrirait-il des changements radicaux urgents sous peine d’infarctus civilisationnel massif dont personne ne se remettrait.
Cornel Barsan
Mars 2018




