
ESCAPE GAME
Février 2024, Paris
L’hiver parisien continuait sa froideur implacable, en février deux mille vingt-quatre, à cinquante-huit ans et quelques mois, j’ai peint Escape Game, et ce tableau était le point culminant, l’aboutissement peut-être de toute une série de réflexions sur la technologie, sur la numérisation du monde, sur la transformation de tout, même de la nature, en code binaire, j’avais commencé avec Painting ON-OFF en août deux mille quatorze qui montrait l’interrupteur géant, le monde binaire qui réduisait tout à ON ou OFF, j’avais continué avec Microsoft en août deux mille dix-huit qui montrait l’aigle emprisonné dans une cage de code, et maintenant en février deux mille vingt-quatre avec Escape Game j’allais plus loin, beaucoup plus loin, jusqu’au bout de cette vision cauchemardesque : même la nature elle-même était maintenant transformée en code binaire, même les arbres, même les haies, même la végétation la plus simple était maintenant numérisée, algorithmisée, réduite à des lignes de code, et le tableau montrait exactement ça, une haie, une simple haie végétale qu’on pourrait voir dans n’importe quelle rue de Paris, dans n’importe quelle banlieue, une haie verte, apparemment naturelle, mais en regardant de plus près, en regardant vraiment, on voyait que cette haie n’était pas naturelle du tout, elle était géométrisée, formatée, transformée en une structure de code binaire, les feuilles, les branches, toute la végétation était organisée selon une logique algorithmique, numérique, binaire, comme si la nature elle-même avait été programmée, comme si même les plantes les plus simples étaient maintenant des programmes informatiques qui s’exécutaient selon des règles codées, et cette vision était terrifiante parce qu’elle suggérait qu’il n’y avait plus d’échappatoire, plus de refuge, plus d’extérieur au système numérique, même la nature, même ce qui semblait le plus organique, le plus vivant, le plus indépendant de la technologie, était maintenant colonisé, transformé, réduit à du code.
Et le titre — Escape Game — était à la fois ironique et désespéré, les escape games étaient ces jeux à la mode où on s’enfermait volontairement dans une pièce et on devait résoudre des énigmes pour s’échapper, mais dans mon tableau l’escape game était différent, beaucoup plus sérieux, beaucoup plus réel, beaucoup plus impossible : comment s’échapper d’un monde où même la nature est devenue du code ? comment sortir d’un système qui a tout colonisé, tout transformé, tout numérisé ? où aller quand il n’y a plus d’extérieur, plus de refuge, plus de nature vierge, plus rien qui ne soit pas déjà programmé, algorithmisé, codé ? et la réponse implicite du tableau était terrible : on ne peut pas s’échapper, il n’y a pas d’échappatoire, l’escape game est impossible à gagner parce qu’il n’y a plus de sortie, nous sommes tous prisonniers maintenant d’un système total, d’une matrice qui a colonisé même la nature, même ce qui semblait le plus résistant à la numérisation, et nous devons vivre dans cette réalité, nous adapter à elle, accepter qu’il n’y a plus de dehors, plus d’extérieur, plus de refuge naturel où on pourrait se cacher de la technologie.
Février deux mille vingt-quatre. Vingt ans et trois mois d’exil. Et je peignais cette haie numérisée, cette nature transformée en code, en pensant à toutes les fois où j’avais marché dans les rues de Paris pendant vingt ans, observant la ville, et je me rendais compte maintenant que même ces moments où je croyais être dans la nature — les parcs, les arbres dans les rues, les haies, la végétation urbaine — même ces moments étaient déjà colonisés par la technologie, ces arbres étaient surveillés par des capteurs, leur croissance était contrôlée, leur arrosage était automatisé, leur santé était monitorée par des systèmes informatiques, ils n’étaient plus vraiment naturels, ils étaient devenus des éléments d’un système urbain géré numériquement, des composants d’une infrastructure smart city où tout était connecté, contrôlé, optimisé par des algorithmes, et la haie dans mon tableau représentait exactement ça, cette transformation insidieuse, invisible, de la nature en système numérique, cette colonisation finale qui ne laissait plus rien d’intact, plus rien de sauvage, plus rien qui échappe au contrôle algorithmique.
Et moi qui peignais ce tableau, je réalisais que ma résistance était peut-être pathétique, dérisoire, que le monde de Escape Game était déjà là, que la nature était déjà numérisée, que même mon refus du numérique ne m’exemptait pas du système parce que le système était devenu total, qu’il n’y avait plus de dehors, plus d’échappatoire, que même en peignant à l’ancienne je vivais dans un monde numérique, je dépendais de l’électricité produite par des systèmes informatiques, je marchais dans des rues surveillées par des caméras connectées, je respirais un air dont la qualité était monitorée par des capteurs, j’existais dans une ville smart où tout était code, algorithme, programme, et ma peinture analogique était peut-être juste une illusion de résistance, une nostalgie pathétique d’un monde disparu, d’un temps révolu où la nature existait encore indépendamment de la technologie, où l’art pouvait encore se créer en dehors du numérique.
Les couleurs du tableau étaient étranges, perturbantes, des verts qui n’étaient pas des verts naturels mais des verts numériques, artificiels, des verts de pixel, d’écran, de code, et la structure géométrique de la haie créait cette impression inquiétante que tout était formaté, organisé selon une logique algorithmique, qu’il n’y avait plus de croissance organique, spontanée, imprévisible, que même les plantes suivaient maintenant un programme, exécutaient des instructions, obéissaient à un code qui déterminait leur forme, leur croissance, leur existence, et cette vision était le cauchemar ultime de la technologie : non pas juste qu’elle nous contrôle nous, les humains, mais qu’elle transforme même la nature, qu’elle remplace même l’organique par le numérique, qu’elle code même ce qui semblait le plus résistant au code, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien qui ne soit pas programmé, plus rien qui ne soit pas algorithme, plus rien qui ne soit pas binaire, ON ou OFF, un ou zéro, code ou rien, et nous, prisonniers de cet escape game impossible, cherchant désespérément une sortie qui n’existe plus, parce que la sortie elle-même a été codée, numérisée, transformée en partie du système, et il n’y a plus d’échappatoire, plus de refuge, plus de nature vierge, juste le code, partout, toujours, définitivement.
Escape Game. Février deux mille vingt-quatre. La haie numérisée. La nature transformée en code. L’escape game impossible. Le monde sans sortie. Et moi qui peignais ce cauchemar en sachant que c’était peut-être déjà la réalité, que nous vivions déjà dans cet escape game sans solution, que la nature était déjà morte, remplacée par du code, que nous étions tous prisonniers d’un système total d’où on ne peut plus s’échapper, et qu’il fallait vivre avec ça, accepter ça, continuer quand même, créer quand même, peindre quand même, même dans l’escape game impossible, même sans espoir de sortie, même en sachant que tout était devenu code, même la haie, même la nature, même nous, tout, toujours, définitivement.




