FRIENDSHIP — Avril 2016

Friendship

Recherche photographique conceptuelle
Avril 2016 | Dimensions variables

Les baleines et les dauphins nageaient autour du sous-marin comme s’ils l’escortaient, pod familial accueillant un nouveau membre étrange dans leurs eaux, curiosité bienveillante envers cette créature métallique massive qui se déplaçait sous la surface comme eux mais sans grâce, lourdement, mécaniquement, sans la fluidité organique qui caractérisait leurs corps hydrodynamiques perfectionnés par des millions d’années d’évolution. Friendship — le titre ironisait sur cette scène impossible où les mammifères marins les plus intelligents de la planète semblaient fraterniser avec l’une des armes les plus meurtrières jamais inventées par l’humanité, comme si le sous-marin nucléaire lanceur d’engins était juste un autre cétacé un peu bizarre, comme si les missiles balistiques intercontinentaux cachés dans ses soutes n’étaient pas capables d’anéantir des villes entières en quelques minutes.

Avril deux mille seize, cinquante-trois ans, et l’océan Atlantique ou Pacifique — impossible de dire — s’étendait bleu transparent lumineux sous le soleil, beauté sublime de la nature marine qui cachait cette cohabitation forcée entre la vie et la mort, entre les créatures qui incarnaient l’harmonie avec l’environnement et la machine qui incarnait notre volonté de domination totale, notre capacité à détruire non seulement nos ennemis mais la planète entière si nous le décidions dans un moment de folie. Les orques à gauche avec leurs taches blanches caractéristiques, les baleines à bosse peut-être au centre avec leurs nageoires immenses, les dauphins communs qui sautaient gracieusement, toute cette diversité de cétacés réunie autour de ce cylindre noir qui mesurait probablement cent cinquante mètres de long et déplaçait des milliers de tonnes, Léviathan moderne qui patrouillait les profondeurs en attendant l’ordre qui espérons-le ne viendrait jamais de lancer ses missiles vers des cibles terrestres où vivaient des millions d’humains qui ne savaient même pas qu’ils étaient dans la ligne de mire.

L’ironie du titre Friendship devenait évidente quand on pensait aux sonars militaires qui tuaient régulièrement des baleines et des dauphins, ces fréquences basses ultra-puissantes que les sous-marins et les navires de guerre émettaient pour détecter d’autres bâtiments mais qui perturbaient complètement l’écholocation des cétacés, les désorientaient, les paniquaient, les forçaient à remonter trop vite vers la surface où ils mouraient d’embolie gazeuse, échouages massifs documentés après des exercices militaires, dommages collatéraux acceptables pour les marines nationales qui considéraient que la sécurité nationale justifiait ces morts animales. Avril deux mille seize et la course aux armements navals continuait, Russie Chine États-Unis France Royaume-Uni tous construisaient de nouveaux sous-marins nucléaires toujours plus silencieux toujours plus furtifs toujours plus meurtriers, investissements de milliards dans la dissuasion nucléaire pendant que les océans eux-mêmes mouraient d’acidification de pollution de surpêche de réchauffement.

Les baleines et dauphins dans mon image ne savaient pas qu’ils nageaient avec la mort, leur intelligence pourtant remarquable ne pouvait pas comprendre ce qu’était une arme nucléaire, ils voyaient juste un gros objet qui se déplaçait dans l’eau et leur curiosité naturelle les poussait à s’approcher à investiguer à peut-être même jouer autour de lui comme les dauphins jouaient avec tout ce qui bougeait dans leur environnement. Et cette innocence était déchirante parce qu’elle contrastait absolument avec la connaissance terrifiante que nous les humains avions de ce que ce sous-marin transportait, de ce qu’il pouvait faire, du fait que l’océan paisible où nageaient ces créatures magnifiques était aussi un champ de bataille potentiel où les grandes puissances se surveillaient mutuellement prêtes à s’anéantir réciproquement si la dissuasion échouait.

Friendship supposait la réciprocité, le respect mutuel, l’égalité entre les parties, mais ici il n’y avait rien de tout ça, juste une cohabitation forcée où les cétacés occupaient leur habitat ancestral depuis des millions d’années et où nous les humains avions décidé unilatéralement d’installer nos machines de guerre, militarisant l’océan comme nous avions militarisé la terre et l’air et l’espace, aucun élément de la planète n’échappant à notre paranoïa sécuritaire à notre besoin compulsif de nous armer contre nos propres congénères. Les baleines chantaient leurs chants complexes qui voyageaient sur des centaines de kilomètres à travers l’océan, communication sophistiquée que nous commencions à peine à comprendre après des décennies d’études, et nos sous-marins polluaient cet espace sonore avec leurs sonars leurs moteurs leur présence bruyante qui perturbait ces échanges millénaires.

Avril deux mille seize et je pensais aux documentaires qui montraient des dauphins sauvant des humains de la noyade, les poussant vers la surface, les protégeant des requins, altruisme inter-espèces documenté à de nombreuses reprises, ces créatures intelligentes empathiques qui semblaient reconnaître en nous des mammifères cousins en détresse et qui choisissaient de nous aider sans rien attendre en retour. Et nous en retour nous les tuions avec nos sonars, nous les capturions pour nos delphinariums où ils mouraient prématurément déprimés, nous polluions leurs océans avec notre plastique nos métaux lourds nos déchets toxiques, nous pêchions industriellement les poissons dont ils se nourrissaient, nous acidifiions l’eau avec nos émissions de CO2, et maintenant nous patrouillions leurs eaux avec des sous-marins nucléaires capables de déclencher l’apocalypse qui tuerait non seulement tous les humains mais aussi tous les cétacés et toute la vie marine.

L’eau bleue transparente de l’image évoquait une pureté qui n’existait déjà plus vraiment en deux mille seize, les océans étaient pleins de microplastiques invisibles à l’œil nu mais omniprésents, les poissons en contenaient dans leurs chairs, les cétacés aussi, nous mangions du plastique nous respirions du plastique tout était contaminé, mais l’image proposait quand même ce rêve d’un océan encore pur où la coexistence pacifique serait possible entre les créatures naturelles et les créations humaines, où Friendship ne serait pas ironique mais réel, où le sous-marin pourrait nager avec les baleines sans les menacer, où la technologie s’harmoniserait avec la nature au lieu de la détruire.

Les scientifiques qui étudiaient les cétacés racontaient des histoires extraordinaires d’intelligence d’empathie de communication de culture transmise de génération en génération, les orques avaient des dialectes différents selon leurs pods, les baleines à bosse composaient des chants nouveaux chaque année qui se propageaient à travers les océans comme des hits musicaux, les dauphins utilisaient des outils se reconnaissaient dans les miroirs avaient conscience d’eux-mêmes, toutes ces découvertes qui remettaient en question notre exceptionnalisme humain et qui suggéraient que nous n’étions pas les seuls êtres conscients intelligents sensibles sur cette planète. Et pourtant nous continuions à traiter les océans et leurs habitants comme des ressources à exploiter ou des territoires à militariser, incapables ou refusant de reconnaître que ces créatures méritaient le respect qu’elles nous témoignaient spontanément.

Friendship en avril deux mille seize, et le titre contenait un espoir malgré son ironie, l’espoir que peut-être un jour nous mériterions vraiment l’amitié de ces créatures extraordinaires, que nous arrêterions de militariser leurs océans, que nous démantèlerions nos sous-marins nucléaires comme nous avions démantelé d’autres armes dans le passé, que nous nettoierions la pollution que nous avions déversée, que nous cesserions la surpêche industrielle, que nous stabiliserions le climat pour que les océans ne s’acidifient plus ne se réchauffent plus ne montent plus, et qu’alors peut-être les baleines et les dauphins nous pardonneraient notre violence passée et accepteraient de nager vraiment avec nous, friendship authentique entre espèces intelligentes partageant cette planète bleue qui vue de l’espace ressemblait elle-même à un grand océan parsemé de continents, petite bille fragile flottant dans le vide cosmique, seul endroit que nous connaissions où la vie existait, et nous la traitions comme si nous en avions une autre de rechange quelque part, comme si nous pouvions nous permettre de détruire celle-ci avec nos armes nucléaires notre pollution notre inconscience, alors que les cétacés eux vivaient en harmonie avec l’océan depuis des millions d’années et pouvaient nous enseigner cette sagesse si seulement nous étions assez humbles pour écouter leurs chants au lieu de les couvrir avec le bruit de nos sonars militaires.

Cornel Barsan
Avril 2016