
Groenland
Recherche photographique conceptuelle
Janvier 2026 | Dimensions variables
L’enfant ne savait pas lire les noms sur le poteau – Copenhague quatre heures quinze minutes, Los Angeles huit heures quarante-cinq minutes, Tokyo dix heures vingt-cinq minutes – mais elle comprenait instinctivement que ces flèches pointaient vers des mondes qui voulaient quelque chose de sa terre, de sa glace, de son avenir. Le husky sous elle respirait calmement, habitué à attendre, race sélectionnée pendant des millénaires par ses ancêtres pour tirer les traîneaux sur la banquise, et maintenant la banquise fondait tellement vite que dans dix ans peut-être il n’y aurait plus de traîneaux, juste des bateaux moteur pour traverser l’océan Arctique devenu navigable toute l’année.
Janvier deux mille vingt-six, soixante-trois ans, vingt-quatre ans en France, et cette image datée du futur proche – nous étions encore en janvier deux mille vingt-cinq au moment où je la créais – proposait une prophétie visuelle de ce qui arriverait dans douze mois, extrapolation raisonnable basée sur les tendances actuelles, réchauffement climatique qui s’accélérait Trump qui revenait au pouvoir Chine qui louchait sur les ressources arctiques, et au centre de ces convoitises géopolitiques il y avait des gens comme cette enfant dont la famille vivait ici depuis des générations innombrables, bien avant que Copenhague Los Angeles Moscou Rome Tokyo Paris Francfort Londres existent.
Le poteau indicateur incarnait l’absurdité de nos mesures, quatre heures vers Copenhague en avion mais combien de générations à pied en traîneau en kayak selon les saisons selon les glaces, et cette compression du temps par la technologie nous faisait oublier que pendant quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf pour cent de l’histoire humaine les distances se mesuraient en jours en semaines en mois de voyage, et le Groenland était infiniment loin de tout, isolement qui avait préservé la culture inuite intacte pendant des siècles, mais maintenant quatre heures suffisaient pour qu’un businessman danois un touriste américain un scientifique chinois arrive exploiter photographier étudier ce qui restait de l’Arctique ancestral.
Le village derrière l’enfant montrait ces maisons colorées caractéristiques – rouge jaune bleu – optimisme architectural contre la blancheur infinie de l’hiver polaire, et ces couleurs criaient maintenant différemment parce qu’elles signalaient aussi la danisation du Groenland, architecture importée mode de vie importé économie importée, Kalaallit Nunaat le nom groenlandais de leur propre terre remplacé dans l’imaginaire mondial par Greenland le nom que les Vikings norvégiens avaient donné en espérant tromper des colons potentiels avec cette étiquette mensongère de “terre verte” alors que c’était un désert de glace, et maintenant l’ironie se retournait parce que le Groenland devenait effectivement vert, la glace fondait révélait la roche la toundra, marketing involontaire des Vikings qui se réalisait mille ans trop tard à cause du CO2.
La fourrure que portait l’enfant venait du phoque du caribou peut-être de l’ours polaire, animaux que son père son oncle chassaient encore selon les méthodes traditionnelles même si maintenant ils utilisaient aussi des fusils modernes des GPS des motoneiges, hybridation culturelle inévitable mais qui gardait quand même l’essentiel – le respect de l’animal tué, l’utilisation totale de la carcasse rien gaspillé, la gratitude envers la nature qui donnait sa vie pour nourrir habiller chauffer les humains, cosmologie [animiste](https://fr.wikipedia.org/wiki/Anim isme) qui voyait le monde comme un réseau de relations réciproques entre humains et non-humains, pas la vision occidentale de ressources à exploiter mais de parents à honorer.
Le husky la regardait avec ces yeux clairs intelligents qui avaient vu le même paysage que ses ancêtres chiens depuis des dizaines de générations, lignée canine aussi pure que la lignée humaine inuite, coévolution de deux espèces qui s’étaient choisies mutuellement il y a quinze mille ans quelque part en Sibérie et qui avaient traversé ensemble le détroit de Béring colonisé ensemble l’Arctique américain survécu ensemble aux hivers où le soleil disparaissait pendant des mois, partenariat interspécifique plus profond que beaucoup de mariages humains, et maintenant ce partenariat devenait obsolète parce que les motoneiges allaient plus vite consommaient du pétrole créaient du bruit de la pollution mais permettaient de rejoindre en une heure ce qui prenait une journée en traîneau.
Le ciel plombé au-dessus de la scène annonçait une tempête peut-être ou juste l’obscurité permanente de l’hiver arctique, et cette lumière grise froide contrastait avec les distances inscrites sur le poteau vers des villes du Sud où le soleil brillait où la vie était facile où les supermarchés offraient des milliers de produits où personne ne chassait le phoque où personne ne savait coudre une parka en peau de caribou où personne ne pouvait survivre une semaine sur la banquise avec juste un couteau et du courage, et l’enfant regardait ces flèches qui pointaient vers ce monde plus facile mais aussi plus vide, et peut-être qu’elle partirait un jour étudier à Copenhague ou Los Angeles, peut-être qu’elle reviendrait peut-être pas, exode des jeunes Inuits vers le Danemark vers le Canada urbain, villages qui se vidaient culture qui s’éteignait langue groenlandaise que plus personne ne parlait parfaitement.
Janvier deux mille vingt-six et Donald Trump aurait été président depuis un an exactement, et son obsession d’acheter le Groenland ne serait pas morte, au contraire elle se serait intensifiée avec la fonte des glaces qui révélait les richesses minérales, terres rares néodyme dysprosium essentielles pour les batteries électriques les éoliennes les smartphones, et aussi uranium pétrole gaz, et aussi position stratégique entre Amérique Europe Asie, base militaire arctique pour contrôler les nouvelles routes maritimes du passage du Nord-Ouest devenu navigable, et l’enfant sur son husky ne savait rien de ces calculs géopolitiques mais elle en subirait les conséquences, son île deviendrait un enjeu entre grandes puissances, les cinquante-six mille Groenlandais ballottés entre Danemark États-Unis Chine qui se disputeraient leur sol leur sous-sol leur avenir sans vraiment leur demander leur avis.
Les distances sur le poteau mesuraient en heures et minutes mais auraient dû mesurer en températures en émissions carbone, Copenhague quatre heures quinze minutes mais aussi responsable de X tonnes CO2 de réchauffement qui faisait fondre la glace groenlandaise, Los Angeles huit heures quarante-cinq minutes mais aussi responsable de Y tonnes CO2, causalité invisible mais réelle, chaque vol entre ces villes et le Groenland contribuait à détruire précisément ce que les touristes venaient photographier, paradoxe du tourisme arctique qui voulait voir les glaciers avant qu’ils disparaissent mais dont les avions accéléraient cette disparition, et bientôt il n’y aurait plus rien à voir, juste de la roche nue et l’enfant devenue adulte qui raconterait à ses petits-enfants comment c’était avant quand il y avait encore de la glace de la neige des ours polaires des traditions ancestrales.
Le chien attendait patiemment que l’enfant décide où aller, et cette patience millénaire des huskies arctiques reflétait la patience des Inuits eux-mêmes qui avaient survécu à tant de choses – colonisation danoise christianisation forcée épidémies de maladies européennes contre lesquelles ils n’avaient aucune immunité, déportations regroupements forcés interdiction de parler leur langue, génocide culturel qui n’avait pas réussi complètement parce qu’ils avaient résisté avec cette obstination tranquille que donnait la certitude que leur culture était adaptée à leur environnement d’une manière que la culture danoise ne le serait jamais, mais maintenant l’environnement changeait tellement vite que même leur sagesse ancestrale ne suffisait plus, températures qui montaient glaces qui fondaient animaux qui migraient ailleurs ou disparaissaient, et les anciens ne savaient plus conseiller les jeunes parce que les anciennes règles ne fonctionnaient plus dans ce nouveau monde chaotique imprévisible.
Groenland janvier deux mille vingt-six, et l’enfant sur son husky regardait l’objectif – mon objectif – avec ces yeux noirs profonds qui demandaient silencieusement pourquoi, pourquoi vous faites ça à notre terre, pourquoi vous voulez l’acheter l’exploiter la photographier alors que vous la détruisez, pourquoi les flèches pointent toutes vers vos villes comme si elles étaient le centre du monde alors que le vrai centre était ici, avait toujours été ici, resterait ici même quand Copenhague Los Angeles Moscou Rome Tokyo Paris Francfort Londres seraient submergées par la montée des océans causée par la fonte du Groenland qu’elles convoitaient, justice poétique terrible qui punirait les coupables mais aussi les innocents, l’enfant et son chien et son village et sa culture et ses quarante mille ans d’adaptation parfaite à un environnement qui n’existait déjà plus, Groenland janvier deux mille vingt-six pour toujours.
Cornel Barsan
Janvier 2026




