
GROENLAND – THE COSMIC DREAM
Recherche photographique conceptuelle, janvier 2025, dimensions variables
Le signal WiFi captait étonnamment bien sur cet iceberg à la dérive, trois barres sur cinq, suffisant pour envoyer des emails consulter les cours de la bourse scroller Twitter devenu X, et l’astronaute tapait sur son laptop assis en tailleur sur la glace turquoise qui fondait sous ses fesses isolées par les couches de textile spatial, combinaison NASA conçue pour les moins deux cent soixante-dix degrés de l’espace sidéral utilisée maintenant pour les moins dix degrés du Groenland en train de devenir tempéré, suréquipement absurde pour une planète qui se réchauffait tellement vite qu’on aurait bientôt besoin de combinaisons anti-chaleur plutôt qu’anti-froid.
Elon Musk tweetait ce matin-là – pardon postait sur X – qu’il enverrait un million d’humains sur Mars d’ici deux mille cinquante, colonie autonome ville souterraine sous dômes, rêve cosmique grandiose pendant que le Groenland perdait deux cent quatre-vingts milliards de tonnes de glace par an, chiffre abstrait impossible à visualiser alors je le visualisais, iceberg après iceberg se détachant de la calotte glaciaire millénaire glissant vers l’océan Arctique fondant lentement inexorablement, et cet astronaute assis sur l’un d’eux documentait la catastrophe en direct pour ses followers qui likeraient partageraient puis scrolleraient vers la prochaine vidéo de chat.
Janvier deux mille vingt-cinq, soixante-deux ans, vingt-trois ans en France, et l’actualité donnait à cette image une résonance particulière parce que Donald Trump venait de reprendre la présidence américaine et reparler d’acheter le Groenland, obsession bizarre qu’il avait déjà exprimée en deux mille dix-neuf, proposition que le Danemark avait rejetée poliment puis moins poliment, mais Trump insistait parce qu’il voyait ce que peu voyaient – le Groenland deviendrait précieux quand la glace fondrait complètement, minerais rares terres rares pétrole offshore routes maritimes arctiques raccourcies, géopolitique du réchauffement climatique où les perdants écologiques devenaient les gagnants économiques.
L’astronaute sur son iceberg incarnait notre schizophrénie collective, nous rêvions de coloniser Mars pendant que nous rendions la Terre inhabitable, nous investissions des milliards dans SpaceX Blue Origin pour fuir vers d’autres planètes au lieu d’investir ces mêmes milliards pour sauver celle-ci, et la logique tordue fascinait – Mars était un désert glacé sans atmosphère respirable sans eau liquide sans vie, exactement ce que la Terre deviendrait si nous continuions notre trajectoire actuelle, alors pourquoi ne pas juste arrêter de détruire la Terre au lieu de chercher à terraformer Mars, mais apparemment coloniser une planète morte était plus sexy technologiquement plus excitant narrativement que la tâche ingrate de réparer les dégâts sur notre planète natale.
La combinaison spatiale portait le drapeau américain sur l’épaule, et cette présence criait l’ironie ultime parce que les États-Unis avaient le plus gros impact carbone par habitant au monde, émissions historiques cumulées gigantesques, responsabilité majeure dans le réchauffement qui faisait fondre précisément ce Groenland que Trump voulait acheter, cercle vicieux parfait où on détruisait un territoire puis on voulait l’acheter après l’avoir détruit pour exploiter les ressources révélées par la destruction qu’on avait causée, capitalisme apocalyptique qui transformait chaque catastrophe en opportunité d’investissement.
L’iceberg turquoise magnifique sous l’astronaute datait de combien d’années, mille ans dix mille ans peut-être plus, glace formée couche par couche hiver après hiver depuis avant les pyramides avant l’écriture avant la civilisation, archive climatique millénaire qui contenait dans ses bulles d’air prisonnières l’atmosphère des époques révolues, et les scientifiques foraient ces glaces pour lire l’histoire du climat terrestre, mais maintenant cette archive fondait plus vite qu’on ne pouvait l’étudier, bibliothèque d’Alexandrie glaciaire qui brûlait – pardon fondait – emportant avec elle des données irremplaçables sur le passé climatique de la planète.
Le laptop sur les genoux de l’astronaute affichait quoi exactement, rapport scientifique sur la fonte accélérée ou plutôt présentation PowerPoint pour investisseurs expliquant les opportunités commerciales du Groenland déglacé, tourisme arctique exploitation minière pêche intensive agriculture possible quand les températures monteraient encore de quelques degrés, business plan pour l’apocalypse, et Wall Street adorait ça, fonds spéculatifs qui pariaient sur le réchauffement achetaient des terres côtières au Groenland en prévision de leur valorisation future quand elles deviendraient habitables cultivables exploitables.
Le ciel crépusculaire bleu-gris au-dessus de la scène portait cette lumière arctique particulière que les photographes cherchaient pendant des heures, heure bleue parfaite où le jour et la nuit s’équilibraient, et cette beauté sublime rendait l’image encore plus terrible parce qu’elle esthétisait la catastrophe, transformait la fonte des glaces en spectacle visuel consommable sur Instagram, et nous étions tous complices de ça, nous postions des photos de paysages sublimes en train de disparaître nous récoltions les likes puis nous passions à autre chose, anesthésie esthétique qui nous empêchait de ressentir vraiment l’horreur de ce qui se passait.
The cosmic dream – le rêve cosmique, titre en anglais langue de l’empire américain langue de la tech langue de Musk et de ses fusées, et ce rêve parlait de notre désir d’échapper à la Terre plutôt que de la sauver, fantasme adolescent de recommencer ailleurs sur une page blanche, mais l’espace n’était pas une page blanche c’était le vide mortel absolu, et Mars n’était pas une terre promise c’était un enfer glacé où chaque respiration chaque gorgée d’eau chaque calorie de nourriture devraient être produites artificiellement à grands frais énergétiques dans des habitats scellés, prison technologique perpétuelle comparée à la Terre qui nous donnait tout gratuitement – air eau nourriture beauté – et que nous détruisions par pure stupidité cupidité court-termisme.
Janvier deux mille vingt-cinq et les climatologues nous donnaient encore cinq ans peut-être moins pour éviter les pires scénarios, après ce serait trop tard feedback loops emballés irréversibles, fonte du Groenland qui ralentissait le Gulf Stream qui modifiait les courants océaniques qui perturbait les moussons qui provoquait des famines qui déclenchait des guerres pour les ressources restantes, cascade de catastrophes déjà commencée déjà en cours, et pendant ce temps l’astronaute sur son iceberg consultait ses emails planifiait ses meetings Zoom postait ses stories Instagram, business as usual jusqu’à la fin, nous travaillerions sur nos laptops jusqu’au dernier iceberg jusqu’à la dernière goutte d’eau potable jusqu’au dernier souffle d’air respirable.
L’absurdité de la scène criait sans crier – pourquoi un astronaute, pourquoi une combinaison spatiale, pourquoi au Groenland, et la réponse frappait – parce que nous traitions déjà la Terre comme une planète extraterrestre hostile où nous devions porter des équipements spéciaux pour survivre, combinaisons anti-radiations anti-pollution anti-chaleur anti-froid, transformation progressive de notre planète natale en environnement extraterrestre qui nécessitait une médiation technologique constante, et bientôt peut-être nous porterions effectivement des combinaisons spatiales quotidiennement pas pour aller sur Mars mais juste pour sortir de chez nous sur une Terre devenue aussi inhospitalière que Mars.
Groenland – The Cosmic Dream janvier deux mille vingt-cinq, et l’astronaute continuait à taper sur son laptop assis sur son iceberg dérivant fondant disparaissant, et nous continuions à rêver de Mars pendant que le Groenland fondait, et Musk continuait à construire ses fusées pendant que la Terre brûlait, et Trump continuait à vouloir acheter des territoires pendant qu’ils disparaissaient sous les eaux, et nous tous continuions à scroller liker partager pendant que notre seule maison cosmique connue se transformait lentement sûrement en désert inhabitable, cosmic dream qui devenait cosmic nightmare, rêve spatial qui cachait le cauchemar terrestre, et l’iceberg turquoise magnifique continuait à fondre sous les fesses isolées de l’astronaute qui tapait tapait tapait ses rapports ses emails ses posts dans le vide arctique où plus personne n’écoutait vraiment parce que nous étions tous trop occupés à rêver d’ailleurs plutôt qu’à sauver ici, Groenland janvier deux mille vingt-cinq pour toujours.




