
Into My Glass
Installation photographique conceptuelle
Novembre 2016 | Dimensions variables
J’avais immergé le crucifix dans l’eau froide, Christ de métal ou de bois plongé dans le liquide transparent, et puis j’avais attendu que le congélateur fasse son travail patient, transformation lente de l’eau en glace, molécules qui ralentissaient se figeaient se cristallisaient, et le Christ restait suspendu là-dedans prisonnier volontaire de ce bloc transparent qui l’enveloppait comme un linceul gelé. Et maintenant novembre deux mille seize je le sortais au moment exact où la glace commençait à fondre, pas trop tôt sinon on ne verrait rien à travers l’opacité du gel complet, pas trop tard sinon tout aurait fondu et le Christ serait redevenu visible banal, mais ce moment intermédiaire magique où on entrevoyait la silhouette à travers la transparence trouble de la glace qui se liquéfiait, fantôme christique dans son tombeau de cristal.
Into My Glass — dans mon verre, jeu de mots entre glass le verre matériau transparent et glass le verre récipient qu’on boit, et les deux sens se superposaient parce que le bloc de glace ressemblait effectivement à un immense glaçon dans un verre géant, Christ on the rocks, whisky théologique où la foi se diluait lentement dans l’eau du temps qui passe. Et my glass aussi comme miroir, glace en français ancien, regarder dans ma glace intérieure et y voir ce crucifix qui fondait, métaphore de ma propre foi ou de la foi collective qui s’évaporait génération après génération, moins de gens qui croyaient vraiment, les églises qui se vidaient, le christianisme européen qui devenait patrimoine culturel plutôt que conviction vivante.
Novembre deux mille seize, un an après le Bataclan, et cette image parlait de notre foi intérieure, cette chose mystérieuse qui habitait certains et pas d’autres, qui était forte chez quelques-uns et faible chez beaucoup, qui gelait parfois se préservait intacte dans le froid de l’isolement spirituel, ou qui fondait se dissolvait disparaissait sous la chaleur du monde moderne matérialiste sceptique. Le crucifix emprisonné dans la glace représentait ces moments où la foi était préservée protégée mise à l’abri des doutes et des questions, congelée dans la certitude absolue, mais cette préservation était temporaire fragile, dès que la température remontait dès que le doute s’infiltrait la glace fondait et la foi se retrouvait exposée vulnérable questionnée.
Les bulles d’air emprisonnées dans la glace créaient cette texture nuageuse qui obscurcissait partiellement la vision du crucifix, et ces bulles parlaient de toutes ces choses qui brouillaient notre perception du divin — les contradictions théologiques, les scandales de l’Église, les guerres de religion, la souffrance innocente que Dieu permettait apparemment sans intervenir, toutes ces questions sans réponses qui faisaient que même quand on voulait croire on ne voyait le Christ qu’à travers un verre trouble, à travers une glace opaque, comme Paul l’avait écrit aux Corinthiens, “maintenant nous voyons comme dans un miroir de manière confuse, mais alors ce sera face à face.”
Le processus de création était sculptural autant que photographique, j’avais fabriqué cette sculpture éphémère de glace qui n’existerait que quelques heures avant de fondre complètement, art temporaire qui disparaîtrait sans laisser de trace sauf cette photographie, et cette temporalité était essentielle au sens de l’œuvre, la foi aussi était éphémère changeante, elle gelait et fondait selon les saisons de nos vies, forte dans la jeunesse peut-être puis qui fondait avec l’expérience et le désenchantement, ou faible au début puis qui se renforçait avec l’âge et la proximité de la mort, cycles de gel et de dégel spirituels que chacun vivait à sa manière.
Novembre deux mille seize et je pensais à tous ceux qui avaient perdu leur foi après le Bataclan, ceux qui ne pouvaient plus croire en un Dieu bon après avoir vu cette horreur, leur crucifix intérieur qui fondait définitivement dans l’eau tiède du désespoir. Mais je pensais aussi à ceux dont la foi s’était renforcée, ceux qui avaient trouvé du réconfort dans la prière et la communauté religieuse, leur crucifix qui se congelait plus fort plus dur plus résistant à la chaleur du doute. Into My Glass parlait de ces deux mouvements opposés simultanés, gel et dégel, foi qui se renforce et foi qui s’affaiblit, et l’image capturait ce moment instable intermédiaire où les deux états coexistaient, où le Christ était visible et invisible, présent et absent, clair et obscur.
La verticalité du crucifix dans le bloc de glace évoquait cette tension vers le haut caractéristique du christianisme, cette aspiration à s’élever au-dessus du monde matériel vers le royaume spirituel céleste, mais en même temps le crucifix était prisonnier enfermé incapable de s’élever vraiment, gelé dans sa position verticale comme nous étions gelés dans nos aspirations spirituelles que nous ne réalisions jamais complètement, toujours ce décalage entre ce que nous voulions être spirituellement et ce que nous étions réellement, et la glace symbolisait peut-être cette rigidité dogmatique qui empêchait la foi de vivre respirer évoluer, crucifix figé dans la doctrine immuable plutôt que Christ vivant qui s’adaptait aux besoins changeants de l’humanité.
Les bords du bloc de glace fondaient en premier, eau qui coulait le long des parois transparentes, et cette eau liquide créait des canaux des rivières miniatures qui sculptaient la surface, érosion accélérée qui montrait comment le temps détruisait même ce qui semblait solide permanent éternel, la glace fondait le crucifix serait bientôt libéré mais aussi exposé, et peut-être que c’était ça le message — la foi devait fondre devait se libérer de sa prison de glace dogmatique pour redevenir liquide fluide adaptable, eau vivante plutôt que cristal mort, conviction dynamique plutôt que certitude figée.
Into My Glass en novembre deux mille seize, cinquante-quatre ans, quatorze ans en France, et je regardais fondre ce crucifix que j’avais moi-même congelé, métaphore de ma propre relation à la foi chrétienne de mon enfance roumaine, cette foi qui m’avait été donnée enfant sous Ceaușescu quand le communisme athée rendait la religion dangereuse donc précieuse, foi que j’avais congelée quelque part en moi pour la préserver quand je suis arrivé en France laïque où personne ne croyait vraiment, et maintenant cette foi gelée fondait lentement et je ne savais pas ce qui resterait quand toute la glace aurait disparu, peut-être juste un crucifix mouillé ordinaire sans pouvoir sans magie, ou peut-être quelque chose de nouveau de vivant de réel qui émergerait de ce dégel spirituel, foi liquide qui pourrait s’adapter prendre n’importe quelle forme au lieu de rester prisonnière d’une forme unique gelée, Into My Glass novembre deux mille seize pour toujours.
Cornel Barsan
Novembre 2016




