JE ME DONNE — Novembre 2014

Je Me Donne

Recherche photographique conceptuelle
Novembre 2014 | Dimensions variables

La géométrie peut-elle devenir un acte d’amour ? Le kaléidoscope peut-il être un sacrement ? Novembre deux mille quatorze et je construisais une image mathématique qui était aussi une prière, une structure où l’amour universel n’était plus un vœu pieux mais une nécessité géométrique, une loi aussi implacable que la gravité ou la thermodynamique. Des hommes et des femmes multipliés à l’infini, se déplaçant dans tous les sens — haut bas gauche droite diagonales — dans une symétrie parfaite qui rappelait les escaliers impossibles d’Escher, ces architectures paradoxales où la logique euclidienne cédait la place à une logique autre, onirique, vertigineuse.

Chaque personne marchait vers une autre, bras tendus en geste d’offrande, et peu importe dans quelle direction ils se déplaçaient ils arrivaient toujours face à face avec quelqu’un, toujours en position de donner et de recevoir simultanément. L’impression était clairement sans issue mais pas dans le sens d’un piège, plutôt dans le sens d’une bénédiction — impossible d’échapper au don mutuel, condamnés à s’aimer réciproquement, prisonniers d’un système où chacun devait se donner aux autres et recevoir des autres dans une circulation perpétuelle qui ne s’arrêtait jamais. Et au-dessus de chaque tête une colombe blanche, l’Esprit Saint, la grâce descendant sur chaque rencontre, transformant chaque geste humain en sacrement, sanctifiant l’échange, bénissant la réciprocité.

Je Me Donne — le titre en français, simple et direct, cette phrase du quotidien qui pouvait signifier tant de choses. Je me donne à mon travail, je me donne à ma famille, je me donne à une cause, je me donne physiquement dans l’amour, je me donne spirituellement dans la prière, je me donne entièrement sans réserve sans calcul sans attente de retour. Matthieu avait rapporté les paroles du Christ — « Aimez-vous les uns les autres » — commandement impossible, utopie irréalisable, comment pourrions-nous aimer tout le monde, les étrangers, les ennemis, ceux qui nous font du mal ? Mais dans ma construction géométrique ce n’était plus un commandement impossible, c’était une structure obligatoire, chacun forcé par la géométrie même de l’espace à se trouver face à quelqu’un à qui donner, chacun recevant en retour parce que l’autre était dans la même situation, symétrie absolue, réciprocité parfaite.

Novembre deux mille quatorze, un an avant le Bataclan, le monde déjà violent — la Syrie déchirée par la guerre civile depuis trois ans, l’Ukraine en conflit avec la Russie, Daesh qui proclamait son califat et terrorisait le Moyen-Orient, Ebola qui faisait des ravages en Afrique de l’Ouest, partout la peur la haine la violence la mort. Et moi je proposais cette utopie géométrique en noir et blanc, ces silhouettes anonymes universelles qui pouvaient être n’importe qui — vous moi nos voisins nos ennemis — tous pris dans cette danse infinie du don mutuel. Si tous se donnaient simultanément, si chacun offrait ce qu’il avait à l’autre au même moment où l’autre offrait, la somme n’était pas nulle comme dans un jeu à somme nulle, non, la somme était exponentielle, le don se multipliait, l’amour se répandait comme une réaction en chaîne, chaque geste généreux déclenchant dix autres gestes généreux dans une progression géométrique vers l’infini.

Le noir et blanc de l’image accentuait le caractère archétypal, gravure ancienne, gravité rituelle, comme si je documentais non pas une scène réelle mais un principe métaphysique, une vérité éternelle sur la nature humaine ou plutôt sur ce que la nature humaine pourrait être si nous acceptions la logique du don au lieu de la logique de l’accumulation. Les vêtements des personnages étaient simples, quotidiens, pas de costumes de cérémonie, parce que le don ne devait pas être exceptionnel mais quotidien, pas réservé aux grandes occasions mais pratiqué à chaque instant, chaque rencontre une opportunité de donner quelque chose — un sourire, une aide, une écoute, une présence.

Et les colombes multipliées elles aussi, autant de colombes que de personnes, autant de grâces que de rencontres, comme si l’Esprit Saint descendait non pas une fois pour toutes mais continuellement, constamment, à chaque instant où deux êtres humains se trouvaient face à face et choisissaient de se donner au lieu de se prendre. Picasso avait fait de la colombe le symbole universel de la paix après la Seconde Guerre mondiale, mais ici les colombes ne planaient pas au-dessus des conflits en espérant qu’ils cessent, elles s’activaient dans la mécanique même du don, elles étaient le carburant spirituel qui rendait possible cette circulation perpétuelle de générosité.

Novembre deux mille quatorze, onze ans que je vivais à Paris, et cette image parlait aussi de ma propre expérience, du cercle restreint où je me donnais et recevais — ma famille, mon épouse qui me soutenait depuis tant d’années, ma fille qui grandissait et qui jouait du piano avec cette passion qui me touchait profondément. Dans ce microcosme familial l’utopie géométrique existait déjà, nous nous donnions les uns aux autres, nous formions notre propre kaléidoscope d’amour réciproque, preuve que c’était possible à petite échelle et donc peut-être imaginable à grande échelle, peut-être réalisable si assez de gens décidaient simultanément de vivre selon cette logique du don plutôt que selon la logique de la prise.

Je Me Donne — pour toujours novembre deux mille quatorze, pour toujours cette géométrie sacrée, pour toujours cette question suspendue dans l’air noir et blanc de l’image : et si nous essayions vraiment, et si nous nous donnions vraiment, tous en même temps, qu’est-ce qui se passerait alors ?

Cornel Barsan
Novembre 2014