
LA LIGNE ROUGE
Septembre 2017, Paris
Quatorze ans après mon arrivée à Paris, quatorze ans pendant lesquels le monde n’avait cessé de se déchirer, les guerres continuaient, la Syrie toujours, l’Iraq toujours, l’Afghanistan toujours, le Yémen maintenant aussi, et partout ces “lignes rouges” dont parlaient les politiciens, ces limites qu’ils établissaient et qui ne devaient pas être franchies sous peine de représailles, de sanctions, d’interventions militaires, Obama avec sa ligne rouge sur les armes chimiques en Syrie en deux mille treize, franchie sans conséquences réelles, Trump avec ses propres lignes rouges, Poutine avec les siennes, toute cette rhétorique des lignes rouges qui était censée établir des limites morales, des frontières infranchissables, mais qui en réalité ne servait à rien parce que les lignes étaient constamment franchies et rien ne se passait, ou plutôt si, quelque chose se passait mais pas ce qui était promis, pas les conséquences annoncées, juste plus de violence, plus de chaos, plus de mensonges, et moi en septembre deux mille dix-sept, à cinquante-deux ans, j’ai peint La Ligne Rouge, et ce tableau était ma méditation sur les limites franchies, sur les frontières violées, sur ce moment où on passe de l’avant à l’après, du respect des règles à leur transgression, du monde d’avant où certaines choses étaient encore impossibles au monde d’après où tout devient possible, même le pire, même l’innommable, parce qu’une ligne rouge a été franchie et qu’on ne peut plus revenir en arrière, jamais, on est de l’autre côté maintenant, dans un monde nouveau, plus sombre, plus violent, plus cynique, où même les lignes rouges ne veulent plus rien dire, où tout peut être franchi, où rien n’est sacré, où aucune limite ne tient vraiment.
Le tableau montrait deux figures humaines, deux hommes nus comme toujours dans mes tableaux, vulnérables, exposés, sans armures, et ces deux hommes luttaient, se battaient, s’agrippaient l’un l’autre dans une sorte de combat à mort, ou peut-être pas à mort mais en tout cas un combat violent, désespéré, où chacun essayait de dominer l’autre, de le soumettre, de le vaincre, et cette lutte se passait sur une ligne, ou plutôt au-dessus d’une ligne, ou peut-être en train de franchir une ligne, une ligne rouge évidemment, que j’avais peinte horizontalement à travers le tableau, cette ligne qui séparait l’espace en deux, un avant et un après, un ici et un là-bas, un monde de règles et un monde sans règles, et les deux hommes étaient en train de franchir cette ligne, ou l’avaient déjà franchie, ou étaient exactement sur la ligne dans ce moment suspendu, vertigineux, où on ne sait pas encore si on va franchir ou si on va reculer, si on va transgresser ou si on va respecter, si on va oser ou si on va se retenir, ce moment de décision ultime, de point de non-retour, où tout se joue, où l’avenir se décide, où on passe d’un monde à un autre.
Et la ligne rouge elle-même, je l’avais peinte épaisse, visible, presque palpable, pas une ligne abstraite, symbolique, mais une ligne réelle, matérielle, qui existait physiquement dans l’espace du tableau, qui séparait vraiment, qui créait vraiment une frontière, une limite, un seuil, et cette matérialité de la ligne disait qu’elle était réelle, qu’elle comptait, qu’elle n’était pas juste une métaphore ou une rhétorique politique vide, mais qu’elle existait vraiment, qu’elle marquait vraiment une limite qui ne devrait pas être franchie, qui ne devrait jamais être franchie si on voulait maintenir un minimum de civilisation, d’humanité, de respect des règles, mais les deux hommes la franchissaient quand même, ou l’avaient déjà franchie, et on voyait dans leurs corps en lutte, dans leurs muscles tendus, dans leurs visages contractés par l’effort, qu’ils savaient ce qu’ils faisaient, qu’ils savaient qu’ils franchissaient une ligne rouge, qu’ils savaient qu’il y aurait des conséquences, mais ils le faisaient quand même, poussés par la nécessité, par la survie, par le désir de domination, par quelque chose de plus fort que le respect des règles, de plus fort que la peur des conséquences, de plus fort que la conscience morale qui disait “non, ne franchis pas, c’est interdit, c’est la ligne rouge, si tu la franchis il n’y aura plus de retour possible, tu seras de l’autre côté, dans le monde sans règles, dans le chaos, dans l’horreur”.
Septembre deux mille dix-sept . Et moi je regardais le monde franchir des lignes rouges partout, constamment, sans conséquences réelles, la Syrie avait utilisé des armes chimiques malgré la ligne rouge d’Obama, rien ne s’était passé, ou presque rien, quelques frappes symboliques qui ne changeaient rien, et la guerre continuait, les massacres continuaient, les réfugiés continuaient de fuir, Trump était président des États-Unis maintenant depuis janvier deux mille dix-sept et il franchissait des lignes rouges tous les jours, des lignes établies par des décennies de convention, de décence, de respect minimal de la vérité, de la dignité de la fonction, il disait n’importe quoi, mentait constamment, insultait, divisait, et rien ne se passait, ses supporters l’aimaient encore plus, les Républicains le soutenaient, et le monde regardait, stupéfait, impuissant, comprenant qu’on était en train de franchir des lignes rouges qu’on croyait infranchissables, qu’on entrait dans un monde nouveau où tout était possible, où aucune norme ne tenait plus, où le cynisme était devenu la règle, où mentir ouvertement n’avait plus de conséquences, où franchir les lignes rouges était devenu banal, quotidien, normal presque.
Et moi je peignais ces deux hommes luttant sur la ligne rouge, franchissant la ligne rouge, et je me demandais : est-ce que nous pouvons revenir en arrière ? est-ce qu’une fois qu’on a franchi la ligne rouge on peut revenir du côté où les règles existaient encore, où les limites étaient respectées, où certaines choses étaient encore impossibles, impensables, interdites ? ou est-ce qu’une fois qu’on est de l’autre côté on est condamné à y rester, à vivre dans ce monde sans règles, dans ce chaos où tout est permis, où aucune limite ne tient, où la violence, le mensonge, la transgression deviennent la norme ? et je craignais que la réponse soit : non, on ne peut pas revenir, la ligne rouge une fois franchie reste franchie, on est de l’autre côté maintenant, dans le monde d’après, et il n’y a pas de chemin de retour, on doit vivre avec les conséquences de nos franchissements, avec le chaos que nous avons créé, avec la violence que nous avons libérée, avec le cynisme que nous avons normalisé, et les deux hommes dans mon tableau luttaient sur cette ligne rouge, la franchissaient, tombaient peut-être de l’autre côté, et on ne savait pas ce qui leur arriverait ensuite, on voyait juste ce moment de franchissement, de transgression, de passage d’un monde à un autre, d’avant à après, de civilisé à sauvage peut-être, de règles à chaos, et c’était terrifiant et fascinant en même temps, cette image de la limite franchie, de la ligne rouge traversée, de l’interdit violé, de l’impossible devenu réel.
La Ligne Rouge. Septembre deux mille dix-sept. Cinquante-deux ans. Le monde franchissant des lignes rouges partout. Moi peignant ce franchissement. Ces deux hommes en lutte sur la limite. Ce moment de bascule. Ce point de non-retour. Ce passage d’un monde à un autre dont nous ne reviendrions jamais. La ligne était franchie. Nous étions de l’autre côté maintenant. Dans le monde d’après. Dans le chaos. Dans la violence normalisée. Dans le mensonge quotidien. Dans le cynisme généralisé. Et il n’y avait pas de retour possible. On était condamnés à vivre dans ce monde sans lignes rouges, ou plutôt où les lignes rouges existaient toujours mais ne servaient plus à rien, étaient franchies constamment sans conséquences, étaient devenues des lignes factices, symboliques, qui ne protégeaient plus rien, qui ne limitaient plus rien, qui laissaient tout passer, tout le chaos, toute la violence, toute l’horreur qui venait maintenant qu’on avait franchi, qu’on était de l’autre côté, dans le monde d’après la ligne rouge, et Dieu seul savait ce qui nous attendait là-bas, dans ce monde nouveau, ce monde sans règles, ce monde où tout était possible, même le pire, peut-être surtout le pire.




