
La Tentation de l’Art Contemporain
Recherche photographique conceptuelle
Avril 2018 | Dimensions variables
Le serpent s’enroulait autour de moi, python géant aux écailles brunes qui montait du sol de marbre jusqu’à ma tête, et je portais cette combinaison rouge écarlate du tentateur ou du tenté difficile de savoir, et je prenais un selfie avec mon téléphone comme un touriste ordinaire dans ce temple de l’art qu’était le Louvre Abu Dhabi inauguré six mois plus tôt en novembre deux mille dix-sept, un milliard de dollars dépensés pour ce musée pharaonique dans le désert des Émirats, et la France avait vendu son nom sa collection son expertise pour quatre cents millions d’euros, prostitution culturelle déguisée en coopération internationale, le Louvre Paris louait sa marque comme McDonald’s franchisait ses restaurants.
Derrière moi le groupe du Laocoon, ce prêtre troyen puni par les dieux pour avoir averti ses concitoyens que le cheval de Troie offert par les Grecs était un piège, et Athéna et Poséidon envoyaient deux serpents marins qui étranglaient Laocoon et ses deux fils, sculpture hellénistique découverte à Rome en mille cinq cent six, copiée admirée imitée pendant des siècles, symbole de la souffrance humaine face à la cruauté divine, et maintenant en avril deux mille dix-huit je rejouais cette scène sauf que mon serpent à moi n’était pas envoyé par les dieux mais par le marché de l’art contemporain, et il ne m’étranglait pas physiquement mais spirituellement, il me tentait me séduisait me murmurait à l’oreille que je pouvais réussir moi aussi si seulement j’acceptais de compromettre ma vision de produire des œuvres vendables de jouer le jeu du système.
La Tentation de l’Art Contemporain référençait évidemment la tentation du Christ au désert, Matthieu chapitre quatre, le diable montrant à Jésus tous les royaumes du monde et lui promettant “tout cela je te le donnerai si tu te prosternes et m’adores”, et Jésus répondant “Arrière Satan”, rejetant la tentation du pouvoir terrestre pour rester fidèle à sa mission spirituelle. Et moi en avril deux mille dix-huit, cinquante-six ans, seize ans et demi en France, j’étais dans mon désert artistique, invisible ignoré non-reconnu, et le serpent me murmurait les mêmes promesses – fais des œuvres plus décoratives moins dérangeantes, suis les tendances actuelles, networke avec les bonnes personnes, flatte les collectionneurs importants, tout cela je te le donnerai, expositions succès argent reconnaissance, si seulement tu te prosternes devant le marché.
Le plafond ajouré du Louvre Abu Dhabi créé par Jean Nouvel laissait filtrer la lumière du désert en motifs géométriques complexes, inspiration des palmeraies arabes où les feuilles créent des jeux d’ombre et de lumière, et cette beauté architecturale servait à légitimer l’entreprise entière, regardez comme c’est beau donc c’est bien, mais la beauté cachait les questions dérangeantes – pourquoi les Émirats construisaient-ils ce musée exactement, soft power culturel pour blanchir leur image internationale, diversification économique anticipant la fin du pétrole, ou désir sincère de participer au dialogue culturel mondial, probablement les trois mélangés, et la France acceptait de participer parce que quatre cents millions d’euros c’était tentant très tentant dans une époque d’austérité budgétaire où les musées français manquaient de fonds.
Avril deux mille dix-huit et je me photographiais en touriste prenant un selfie, geste banal quotidien que des millions de visiteurs répétaient dans tous les musées du monde, Instagram avait transformé les institutions culturelles en backdrops pour égoportraits, et les musées encourageaient ça organisaient des soirées selfie installaient des murs spécialement conçus pour être photogéniques, tout pour attirer les visiteurs augmenter la fréquentation justifier les budgets, et l’art lui-même devenait secondaire, ce qui comptait c’était de prouver qu’on était venu, check-in Facebook photo Instagram story Snapchat, collection numérique de preuves de présence qui remplaçait l’expérience réelle de regarder vraiment les œuvres, et moi je participais à cette mascarade en me mettant en scène prenant un selfie, critique et complice simultanément.
Ma combinaison rouge sang démon diable tentateur mais aussi pompier peut-être, celui qui éteint les incendies ou celui qui produit de l’art pompier académique commercial, et le rouge violent criard contre le blanc élégant du musée créait ce contraste volontaire, intrusion colorée désordonnée dans l’ordre parfait aseptisé du white cube, et mes pieds nus sur le marbre froid disaient quelque chose aussi, vulnérabilité dénuement face à l’institution massive richissime, David contre Goliath sauf que David perdrait cette fois parce que le système était trop grand trop puissant trop bien établi pour qu’un artiste isolé puisse le combattre, on pouvait juste le critiquer depuis les marges en créant des images comme celle-ci qui seraient ignorées par les institutions qu’elles critiquaient, cercle vicieux parfait.
Le serpent qui s’enroulait autour de moi venait du jardin d’Éden aussi, le serpent qui tentait Ève de manger le fruit de l’arbre de la connaissance, “vous serez comme des dieux connaissant le bien et le mal”, tentation de la connaissance mais aussi tentation de l’orgueil de vouloir égaler Dieu, et le marché de l’art contemporain promettait ça aux artistes – mangez ce fruit acceptez nos règles et vous serez comme des dieux, vos œuvres se vendront des millions vous serez exposés partout canonisés immortalisés, mais en échange vous perdrez votre innocence votre authenticité votre liberté créative, vous serez chassés du paradis de la création pure et entrerez dans l’enfer du business artistique où tout se mesure en dollars en visiteurs en couverture médiatique.
Laocoon avait prévenu les Troyens que le cheval était un piège et avait été puni pour avoir dit la vérité, et moi je prévenais que le système de l’art contemporain était un piège aussi, que le succès commercial corrompait la vision artistique, que les musées comme le Louvre Abu Dhabi servaient des agendas politiques et économiques plus que culturels, et probablement je serais puni aussi pour avoir dit ces vérités, exclu encore plus marginalisé encore plus ignoré encore plus, les serpents du marché m’étrangleraient lentement professionnellement, mais au moins j’aurais dit ce que je pensais, au moins je n’aurais pas cédé à la tentation, au moins je serais resté fidèle à ma vision même si ça signifiait rester pauvre invisible non-reconnu toute ma vie.
La lumière qui filtrait à travers le plafond ajouré créait ces motifs sur les murs sur les sculptures sur le sol, géométries sacrées peut-être ou simplement jolies décorations, et tout dans ce musée était conçu pour être beau impressionnant instagrammable, architecture spectaculaire œuvres prestigieuses services impeccables, expérience totale contrôlée calculée, rien laissé au hasard, et cette perfection même était suspecte, trop lisse trop propre trop riche, où était le conflit la tension le questionnement, l’art réduit à objet de contemplation passive dans un écrin luxueux, domestiqué castré neutralisé, pas d’art dangereux dérangeant qui remettrait en question les fondements de la société qui finançait le musée, juste de l’art safe prestigieux qui renforçait le statut quo en se donnant des airs progressistes.
Avril deux mille dix-huit La Tentation de l’Art Contemporain, et le serpent continuait à s’enrouler autour de moi, ses écailles froides contre ma peau, et il murmurait murmurait murmurait, abandonne ta critique accepte le système joins-toi à nous deviens riche et célèbre, et une partie de moi était tentée vraiment tentée parce que seize ans et demi de lutte sans reconnaissance usaient épuisaient démoralisaient, combien de temps pouvais-je encore tenir, combien d’années encore de travail ignoré avant de craquer, et le selfie que je prenais capturait ce moment d’hésitation, cette seconde où j’étais suspendu entre le oui et le non, entre la fidélité à ma vision et la capitulation devant le marché, Laocoon étranglé par les serpents mais pas encore mort, Christ dans le désert face au diable mais pas encore sûr de sa réponse, et l’image gelait cette incertitude pour toujours, autoportrait d’un artiste au moment précis de la tentation maximale dans le temple de l’art contemporain global où tout était à vendre y compris l’âme des créateurs qui acceptaient le deal faustien qu’on leur proposait, avril deux mille dix-huit Louvre Abu Dhabi La Tentation pour toujours.
Cornel Barsan
Avril 2018




