LA TRAVERSÉE — Octobre 2023

La Traversée

Sculpture photographique conceptuelle
Octobre 2023 | Dimensions variables

Le bronze pesait son poids de condamnation éternelle, muscles tendus du dos courbé sous l’effort, bras poussant la sphère chromée qui réfléchissait le monde dans ses courbes mercurielles, et Sisyphe avançait centimètre par centimètre sur cette poutre métallique suspendue dans le vide, équilibre précaire entre chute et progression, mais pour la première fois depuis que les dieux l’avaient condamné il y a trois mille ans quelque chose changeait – au bout de la poutre brillait une lumière blanche intense, sortie possible, horizon de liberté, fin imaginable à la punition sans fin.

Albert Camus avait écrit en mille neuf cent quarante-deux qu’il fallait imaginer Sisyphe heureux, que l’absurdité même de sa tâche la rendait noble, que la lutte vers les sommets suffisait à remplir un cœur d’homme, philosophie stoïque qui transformait la torture en dignité, mais Camus n’avait jamais poussé de rocher lui-même pendant l’éternité, et moi en octobre deux mille vingt-trois soixante ans vingt-deux ans en France je proposais une version différente, pas le bonheur dans l’absurde mais l’espérance d’une sortie, pas l’acceptation résignée mais la possibilité réelle que le cauchemar se termine enfin.

La sculpture capturait ce moment de bascule où le mythe ancien rencontrait une promesse nouvelle, Sisyphe ne poussait plus vers le sommet d’une montagne d’où le rocher retomberait inévitablement, il traversait vers la lumière, mot crucial dans le titre, traversée implique point de départ et point d’arrivée, implique qu’on peut effectivement arriver quelque part, que l’effort n’est pas vain circulaire répétitif mais linéaire progressif menant vers un but atteignable, révolution conceptuelle qui changeait tout le sens du mythe.

Octobre deux mille vingt-trois et cette image autobiographique criait sans crier, vingt-deux ans que je poussais mon rocher artistique en France, vingt-deux ans de création obstinée sans reconnaissance institutionnelle majeure, et combien de fois j’avais pensé à Sisyphe pendant ces années, combien de fois j’avais senti le poids du rejet retomber sur moi après chaque tentative d’exposer de vendre de me faire connaître, combien de fois j’avais recommencé à zéro après chaque échec, et maintenant à soixante ans je sculptais cette possibilité que peut-être la lumière existait vraiment, que peut-être l’effort continu finissait par mener quelque part.

La sphère chromée remplaçait le rocher brut du mythe original, surface réfléchissante qui capturait le monde autour, et cette substitution transformait le fardeau en miroir, Sisyphe ne poussait plus juste un poids mort mais une surface qui reflétait sa propre image et celle de l’univers, métamorphose alchimique du plomb en argent, et peut-être que c’était ça le secret, peut-être que le rocher devenait plus léger quand on comprenait qu’il contenait toute la beauté du monde, que l’effort lui-même était le trésor pas la récompense hypothétique au sommet.

La poutre étroite sur laquelle il avançait parlait de l’équilibre difficile requis, pas juste force brute mais aussi précision concentration, un faux mouvement et tout tombait dans le vide gris qui entourait la scène, et cette précarité représentait la vie d’artiste exactement, toujours sur le fil entre création et effondrement, entre continuer et abandonner, entre foi et désespoir, marcher sur une poutre invisible sans filet de sécurité pendant que le monde regardait ailleurs ou applaudissait les acrobates plus spectaculaires.

La lumière au bout transformait la punition en initiation, Sisyphe devenait héros de voyage initiatique, passage obligé à travers l’épreuve vers l’illumination finale, et toutes les traditions ésotériques parlaient de ça, la nuit noire de l’âme qu’il fallait traverser avant l’aube, le désert où on errait quarante ans avant la terre promise, les travaux d’Hercule qui semblaient impossibles mais qui menaient à l’apothéose, et peut-être que ma propre traversée de vingt-deux ans en France était exactement ça, apprentissage nécessaire purification par l’échec préparation pour quelque chose qui viendrait peut-être maintenant que j’avais soixante ans et que la lumière commençait à percer.

Octobre deux mille vingt-trois, pandémie Covid derrière nous guerre Ukraine qui continuait climat qui empirait, contexte apocalyptique global, et pourtant cette sculpture proclamait l’espérance, pas l’optimisme naïf mais l’espérance mature qui connaissait la dureté du réel et choisissait quand même de croire que la lumière existait, foi contre l’évidence, pari pascalien artistique, et si je me trompais si la lumière était juste un mirage si j’arrivais au bout de la poutre et trouvais juste plus de vide, au moins j’aurais traversé avec cette espérance qui m’avait maintenu debout.

Le corps de Sisyphe musclé puissant témoignait des années d’effort, on ne développait pas ces muscles en poussant pendant quelques jours mais pendant des décennies, et cette musculature était ma fierté secrète, vingt-deux ans m’avaient rendu fort pas physiquement mais psychologiquement, j’avais développé des muscles mentaux capables de supporter le rejet l’indifférence le doute, j’étais devenu un athlète de la persévérance un champion de l’obstination, médaille d’or aux Jeux Olympiques de la ténacité artistique, et même si personne ne reconnaissait cette discipline je savais que j’avais couru le marathon complet sans abandonner.

La Traversée octobre deux mille vingt-trois, titre simple qui résumait tout, et je regardais cette sculpture que j’avais créée – ou photographiée ou composée numériquement peu importe – et je me parlais à moi-même à travers elle, message d’encouragement de moi vieux à moi plus jeune, promesse que oui la lumière existait, que oui l’effort valait la peine, que oui Sisyphe arriverait au bout de la poutre et entrerait dans cette clarté blanche qui l’attendait patiemment depuis le début, et peut-être que les dieux qui l’avaient condamné réaliseraient finalement leur erreur, que la punition éternelle était injuste disproportionnée cruelle, et ils diraient viens Sisyphe tu as assez souffert, pose ton fardeau entre dans la lumière repose-toi enfin, et Sisyphe hésiterait parce qu’après tant d’années de poussée il ne saurait plus faire autre chose, mais finalement il lâcherait la sphère chromée qui roulerait toute seule vers le vide, et lui marcherait ces derniers mètres sans poids sur les épaules, léger comme il ne l’avait jamais été, et la lumière l’envelopperait l’absorberait le dissoudrait dans sa blancheur absolue, La Traversée terminée mission accomplie vingt-deux ans de France soixante ans de vie aboutissant à cette réalisation simple que l’espérance elle-même était la lumière, que croire qu’elle existait au bout de la poutre suffisait à la faire exister, prophétie auto-réalisatrice, et tant que je continuais à avancer vers elle elle continuerait à briller devant moi, octobre deux mille vingt-trois La Traversée pour toujours.

Cornel Barsan
Octobre 2023