
LA VOIX DU PEUPLE
Peinture à l’huile sur toile, 130 x 162 cm, juillet 2017
La société s’étalait en compartiments géométriques fragmentés comme dans les triptyques de Jérôme Bosch où chaque panneau racontait un vice différent, ou comme dans les Proverbes néerlandais de Bruegel où cent scènes simultanées illustraient la folie humaine, ou comme dans les fresques murales de Diego Rivera qui décortiquait le Mexique en strates sociales – ouvriers bourgeois soldats chacun dans sa case, et moi en juillet deux mille dix-sept je créais cette géographie morale de notre époque où chaque espace délimité symbolisait une situation emblématique de la violence ordinaire que nous avions accepté de tolérer de normaliser d’intégrer dans notre quotidien sans même y penser.
Dans le compartiment de droite les militaires en uniforme vert battaient des civils, matraques levées corps courbés sous les coups, et cette scène de répression résumait toutes les violences policières qui se multipliaient partout – États-Unis France Turquie Russie peu importe le pays, l’État frappait ses citoyens avec le même acharnement bureaucratique la même efficacité administrative, et les manifestants tombaient sous les coups pendant que les politiciens parlaient de démocratie de libertés de droits de l’homme, mots vides qui ne signifiaient rien face à la réalité du gourdin qui s’abattait sur les crânes.
En bas un groupe d’hommes regardait le sexe d’une femme exposée offerte réduite à son anatomie, et cette scène concentrait toute l’industrie pornographique moderne, la réification systématique des femmes transformées en objets de consommation visuelle, le voyeurisme social généralisé où tout le monde regardait consommait participait à cette objectification sans même réaliser qu’ils étaient complices d’une violence symbolique qui détruisait l’humanité de celles qu’ils observaient, et la femme restait là immobile passive objet du regard collectif qui la dévorait.
À la base du politicien géant qui dominait toute la composition la foule faisait du shopping dans les grandes surfaces, sacs plastiques à la main regards vides hypnotisés par les promotions les soldes les offres spéciales, et ce consumérisme constituait littéralement la fondation du pouvoir politique moderne, exactement comme dans la Rome antique où les empereurs distribuaient du pain et des jeux – panem et circenses – pour maintenir le peuple docile distrait dépolitisé, et nos grands magasins étaient devenus les nouveaux temples les nouvelles cathédrales où la population allait chercher la transcendance qu’elle ne trouvait plus ailleurs, achetant des objets inutiles avec de l’argent qu’elle n’avait pas pour impressionner des gens qu’elle n’aimait pas.
Dans un autre compartiment des corps s’entrechoquaient se battaient violemment, bagarres généralisées chaos social où chacun frappait son voisin dans une guerre civile larvée que personne ne voulait nommer, et cette violence sociale reflétait la formule terrible de Hobbes – homo homini lupus, l’homme est un loup pour l’homme – absence totale de solidarité de compassion d’humanité, société fracturée atomisée où tous luttaient contre tous dans une survie darwinienne brutale qui épuisait les corps brisait les âmes détruisait les communautés.
Près du centre un immense coffre-fort de banque occupait un compartiment entier, structure massive qui symbolisait le capitalisme financier contemporain, l’accumulation obscène de richesses pendant que le reste de la population survivait à peine, et ce coffre représentait le cœur même de notre civilisation – pas les humains pas les relations pas l’amour mais l’argent, le fétichisme de la marchandise dont parlait Marx où les objets devenaient plus importants que les personnes, où les chiffres comptaient plus que les vies, où les profits justifiaient tous les sacrifices humains.
Dans un coin quelqu’un volait le sac d’une dame, délinquance quotidienne petite criminalité urbaine que les médias dénonçaient avec véhémence pendant qu’ils ignoraient les vols infiniment plus massifs perpétrés par les banques les multinationales les paradis fiscaux, et cette ironie révélait l’hypocrisie du système – on punissait sévèrement celui qui arrachait un sac contenant peut-être cent euros mais on laissait impunis ceux qui détournaient des milliards, et la justice était aveugle effectivement mais seulement face aux crimes des puissants jamais face aux délits des faibles.
Au centre dominant tout le tableau le politicien géant se dressait en costume impeccable chemise blanche cravate, respectabilité bourgeoise parfaite, mais sa tête était celle d’un animal prédateur gueule ouverte dents exposées rugissant comme une bête sauvage, et cette bestialité sous le vernis civilisé résumait toute la démagogie moderne – apparence humaine discours rationnel formes démocratiques, mais en dessous pulsions primitives agressivité territoriale domination violente, et ses bras s’écartaient dans un geste messianique faussement accueillant qui prétendait embrasser le peuple alors qu’en réalité il l’écrasait.
Sa main gauche restait vide apparemment honnête transparente sans rien à cacher, mais sa main droite portait un gant blanc immaculé qui symbolisait traditionnellement la paix la trêve la pureté l’innocence, geste diplomatique des cérémonies officielles, et je blaguais en créant cette image parce que bien sûr cette main “qui fait la paix” était la plus mensongère des deux, le gant blanc cachait le sang masquait la violence permettait de frapper sans se salir, et tous ces politiciens qui serraient des mains gantées souriaient signaient des accords de paix puis bombardaient envahissaient massacraient, frappes chirurgicales disaient-ils comme si la guerre pouvait être propre médicale bénéfique, euphémismes qui transformaient le meurtre en intervention humanitaire la destruction en libération.
Juillet deux mille dix-sept et le monde vivait exactement ce chaos que je peignais, le sommet du G20 à Hambourg les sept et huit juillet avait transformé la ville en zone de guerre, manifestations massives contre le capitalisme mondial émeutes violentes Black Bloc qui cassait tout violences policières qui répondaient avec gaz matraques charges, pillages de magasins voitures brûlées chaos urbain total, et les images montraient exactement les mêmes scènes que mes compartiments – militaires battant manifestants foules consuméristes banques capitalistes violences sociales généralisées -, mon tableau était littéralement une fresque du G20 de Hambourg peinte au moment même où ces événements se déroulaient.
Trump avait six mois au pouvoir incarnant le populisme américain brutal, Macron venait d’être élu deux mois plus tôt avec sa posture jupitérienne arrogante, Le Pen avait failli gagner en France, Orban consolidait sa démocratie illibérale en Hongrie, Erdogan avait gagné son référendum en avril deux mille dix-sept élargissant ses pouvoirs vers un régime quasi-dictatorial, et partout les démagogues montaient rugissaient dominaient, animaux en costume qui prétendaient représenter la voix du peuple alors qu’ils représentaient seulement leur soif de pouvoir leur besoin de domination leur pulsion prédatrice.
Le titre “LA VOIX DU PEUPLE” sonnait ironiquement parce qu’il n’y avait pas une voix unifiée solidaire fraternelle, juste une cacophonie de violences – voix des militaires qui frappaient, voix des voyeurs qui consommaient, voix des acheteurs qui dépensaient, voix des bagarreurs qui se battaient, voix des banquiers qui accumulaient, voix des voleurs qui agressaient, et dominant tout ça le rugissement du politicien-prédateur qui prétendait unifier alors qu’il amplifiait le chaos, bête qui hurlait au lieu de parler animal qui dominait au lieu de servir.
Mais dans la partie gauche du tableau un compartiment restait vide, espace blanc sans scène sans personnages sans violence, et cet espace était la sortie du calvaire, l’échappatoire qui existait toujours même au milieu de l’enfer social, et l’idée essentielle était que toujours on trouvera une sortie il faut qu’on le voit c’est tout, cette case vide n’était pas une absence négative un manque un oubli mais une possibilité positive une ouverture une liberté, et malgré toutes les horreurs qui remplissaient les autres compartiments – violence répression pornographie consumérisme bagarres argent délinquance hypocrisie -, malgré tout ça la sortie existait réellement présente accessible, mais il fallait la voir la chercher la reconnaître l’utiliser, elle n’était pas évidente pas signalée pas indiquée par des flèches lumineuses, juste une petite case blanche discrète parmi le chaos coloré, mais elle était là elle avait toujours été là elle serait toujours là pour ceux qui prenaient la peine de regarder vraiment.
Cette combinaison définissait exactement ma posture philosophique depuis vingt ans – pessimisme lucide sur le constat de la réalité sociale qui était effectivement un enfer de violences de corruptions d’hypocrisies, mais optimisme têtu sur la possibilité de l’espoir qui survivait malgré tout dans les interstices du système dans les espaces vides dans les cases blanches, et entre les deux la responsabilité de l’action parce que la sortie n’apparaissait pas magiquement on devait la chercher activement la créer collectivement la maintenir obstinément, c’était à nous de voir à nous de choisir à nous d’agir, personne ne nous sauverait personne ne nous montrerait le chemin, juste cette case vide qui prouvait que l’alternative existait quelque part si nous acceptions de la regarder.
Le ciel bleu au-dessus de toute cette horreur restait indifférent serein impassible, et cette indifférence pouvait être lue de deux manières – soit la nature se fichait complètement de nos drames humains de nos violences de nos souffrances continuant sa course cosmique sans nous, soit au-delà de l’enfer terrestre existait un au-delà transcendant une possibilité de paix de beauté de sens qui attendait ceux qui levaient les yeux, et peut-être que ces deux lectures n’étaient pas contradictoires, peut-être que le ciel bleu était à la fois l’indifférence qui nous forçait à nous débrouiller seuls et l’espoir qui nous rappelait que la beauté existait encore malgré tout.
La Voix du Peuple, juillet deux mille dix-sept, cent trente centimètres sur cent soixante-deux, grand format pour une fresque infernale qui disséquait notre société en compartiments-symboles chacun révélant un vice une violence une corruption, et au centre le prédateur politique qui rugissait sa fausse paix sa main gantée de blanc son hypocrisie institutionnalisée, mais sur le côté gauche discrètement la case vide qui prouvait que la sortie existait toujours qu’il fallait juste la voir la chercher la saisir, pessimisme et optimisme mêlés dans la même image dénonciation et espoir fusionnés dans la même vision, géographie morale de notre temps qui cartographiait l’enfer social tout en indiquant la porte de sortie pour ceux qui avaient encore le courage de regarder vraiment, La Voix du Peuple juillet deux mille dix-sept pour toujours.




