
L’ASCENSION
Février 2006, Paris
Trois ans après mon arrivée à Paris en novembre deux mille trois, trois ans pendant lesquels j’avais compris que la reconnaissance ne viendrait pas facilement, trois ans pendant lesquels j’avais envoyé mes dossiers à des dizaines de galeries parisiennes, peut-être cinquante, peut-être cent, je ne comptais plus, trois ans pendant lesquels j’avais continué à créer malgré tout, et en février deux mille six, dans le froid glacial d’un hiver parisien qui semblait ne jamais devoir finir, j’ai peint L’Ascension, et ce tableau était un cri, une protestation, une affirmation désespérée peut-être mais affirmation quand même que j’allais continuer, que j’allais grimper, que j’allais monter malgré tout, malgré les obstacles, malgré la lourdeur, malgré l’absurdité de la situation.
Le tableau montrait une figure humaine , vulnérable, sans protections, parce que c’était comme ça que je me sentais, exposé, fragile, sans armure qui grimpait, montait, ascensionnait sur quelque chose d’étrange, d’impossible, de surréaliste : une gigantesque palette de peintre. Pas une petite palette qu’on tient dans la main, non, une palette monumentale, colossale, qui se dressait verticalement comme une montagne, comme un calvaire, comme un chemin impossible à gravir, et cette palette était couverte de couleurs, des taches de peinture fraîche, des mélanges chromatiques, tous les pigments du peintre étalés sur cette surface qui était devenue mon Golgotha, mon Everest, mon chemin de croix, et la figure humaine grimpait sur cette palette géante en s’agrippant aux aspérités, en cherchant des prises dans la matière picturale, en montant péniblement, laborieusement, vers un sommet qu’on ne voyait pas dans le cadre du tableau, vers un but hypothétique qui existait peut-être ou qui n’existait pas, on ne savait pas, mais la figure montait quand même, obstinément, refusant d’abandonner, refusant de redescendre, refusant d’accepter que cette ascension était peut-être impossible, absurde, vouée à l’échec.
Et cette palette géante, cet instrument du peintre transformé en montagne à gravir, disait quelque chose de fondamental sur ce que signifiait être artiste, être peintre, consacrer sa vie à la création : ce n’était pas facile, ce n’était pas léger, ce n’était pas un jeu agréable, c’était un calvaire, une ascension douloureuse, un effort constant, épuisant, qui ne finissait jamais, qui recommençait chaque jour, chaque fois qu’on se mettait devant la toile, chaque fois qu’on prenait ses pinceaux, chaque fois qu’on essayait de créer quelque chose qui vaudrait la peine d’exister, qui serait assez fort, assez vrai, assez nécessaire pour justifier tous ces efforts et je ne savais pas vraiment répondre à ces questions, je ne pouvais que montrer cette figure qui grimpe sur la palette géante, qui monte vers un sommet invisible, qui s’accroche aux couleurs, aux pigments, à la matière picturale elle-même pour continuer son ascension impossible, parce que c’était ça être peintre, c’était ça être artiste, c’était ça vivre une vie vouée à la création, grimper une montagne de peinture, un Golgotha chromatique, un calvaire de couleurs, sans savoir si on arriverait jamais au sommet, sans savoir si le sommet existait même, mais grimper quand même, monter quand même, ascensionner quand même parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, parce que c’était notre nature, notre vocation, notre malédiction peut-être mais aussi notre grandeur, notre dignité, notre façon d’être humains.
Février deux mille six. Et je grimpais toujours. Je montais toujours. Je n’avais pas abandonné. Je n’avais pas renoncé. Malgré la précarité économique. Malgré la solitude. Je continuais de peindre. Je continuais de créer. Je continuais de grimper sur ma palette géante, ma montagne de couleurs, mon calvaire chromatique. Et chaque tableau était une étape de cette ascension. Chaque toile était un pas de plus vers ce sommet hypothétique. Chaque acte de création était une affirmation têtue, absurde peut-être, mais affirmation quand même que j’allais continuer, que j’allais monter, que j’allais atteindre quelque chose un jour, peut-être, même si je ne savais pas quoi exactement, même si ce quelque chose se déplaçait toujours plus haut à mesure que je grimpais, comme un mirage dans le désert, comme un horizon qui recule toujours, mais je montais quand même, j’ascensionnais quand même, accroché à ma palette de peintre qui était devenue mon unique moyen de m’élever, de transcender ma condition d’artiste.
La figure grimpait. Nue. Vulnérable. Mais grimpant quand même. Et moi je grimpais aussi. Sur ma palette géante. Ma montagne de peinture. Mon Everest chromatique. Et je grimperais encore. Pendant vingt ans. Pendant toute ma vie peut-être. Sans jamais vraiment arriver au sommet. Sans jamais vraiment réussir au sens où le monde comprend la réussite. Mais grimpant quand même. Montant quand même. Ascensionnant quand même. Parce que c’était ça ma vie. Mon chemin. Ma voie. Mon ascension personnelle, invisible, solitaire, vers quelque chose que je ne comprenais pas complètement mais vers quoi je montais quand même, obstinément, follement peut-être, mais montais quand même, toujours, jusqu’au bout, jusqu’à ce que mes mains ne puissent plus s’accrocher, jusqu’à ce que mes forces m’abandonnent, jusqu’à ce que je tombe enfin ou que j’arrive enfin, on verrait bien, mais en attendant je montais, je grimpais, j’ascensionnais, nu, vulnérable, obstiné, vivant.
L’Ascension. Février deux mille six. Mon calvaire de palette. Ma montagne de couleurs. Mon chemin de croix chromatique. Et la figure qui montait toujours, qui monte encore, qui montera toujours, tant que je vivrai, tant que je peindrai, tant que j’aurai la force de m’accrocher à cette palette géante, à cette vocation impossible, à cette foi absurde mais indestructible en la peinture, en l’art, en la création comme ascension, comme élévation, comme transcendance possible malgré tout, malgré la douleur de grimper seul pendant des décennies vers un sommet que personne ne voit, que personne ne reconnaît, que personne ne célèbre, mais qui existe quand même, qui compte quand même, qui vaut quand même, pour moi, pour ma vie, pour mon existence qui ne prend sens que dans cette ascension obstinée, cette montée perpétuelle, cette escalade infinie de la palette géante qui est ma vie, mon art, mon destin.




