LES ÂMES

LES ÂMES
Mai 2018, Paris

Quinze ans après mon arrivée à Paris en novembre deux mille trois, quinze ans pendant lesquels le monde était devenu de plus en plus fragmenté, divisé, violent, les réfugiés par millions fuyaient les guerres, la Syrie surtout mais aussi l’Irak, l’Afghanistan, le Soudan, l’Érythrée, tant de pays déchirés, tant de vies brisées, tant de gens qui perdaient tout et qui se mettaient en route vers un hypothétique ailleurs meilleur, traversant des déserts, des montagnes, des mers, mourant par milliers en route, se noyant en Méditerranée, se perdant dans les déserts, s’épuisant dans les camps de transit, en Turquie, en Grèce, en Libye, partout ces camps de réfugiés, ces villes de tentes où s’entassaient des dizaines, des centaines de milliers de personnes dans des conditions inhumaines, sans eau suffisante, sans nourriture suffisante, sans dignité, sans espoir presque, et l’Europe regardait, hésitait, se divisait sur la question de les accueillir ou de les rejeter, construisait des murs, fermait ses frontières, payait d’autres pays pour garder les réfugiés loin d’elle, et moi je regardais ces images à la télévision dans les vitrines des magasins d’électronique parce que je n’avais toujours pas de télévision chez moi, je n’avais pas l’argent pour ça, mais je voyais les images, ces tentes par milliers, ces visages épuisés, ces enfants qui avaient perdu leur enfance, ces familles disloquées, ces vies suspendues dans un présent insupportable, sans passé vivable et sans futur imaginable, et ces images me hantaient parce que moi aussi j’étais un exilé, moi aussi j’avais quitté mon pays, moi aussi j’avais tout perdu en quelque sorte en venant à Paris, pas de la même façon évidemment, pas avec la même violence, pas avec la même urgence, moi je n’avais pas fui la guerre, je n’avais pas risqué ma vie en traversant la Méditerranée, mais j’avais quitté quand même, j’avais migré quand même, j’étais devenu étranger quand même, et même si ma situation était incomparable à celle des réfugiés syriens, afghans, soudanais, je sentais quand même une connexion, une fraternité peut-être, avec tous ces gens déplacés, exilés, qui cherchaient un endroit où exister, où vivre, où être acceptés, et en mai deux mille dix-huit j’ai peint Les Âmes, et ce tableau était mon hommage, ma solidarité, ma reconnaissance que nous étions tous, d’une certaine façon, des âmes en transit, des présences précaires, des existences suspendues entre un passé perdu et un futur incertain.

Le tableau montrait un camp de réfugiés, ces tentes blanches, beiges, qui s’étendaient à perte de vue, des dizaines, des centaines de tentes serrées les unes contre les autres, créant une ville temporaire, précaire, qui pourrait durer des mois, des années, qui était devenue permanente dans sa précarité, et ces tentes je les avais peintes avec soin, avec respect, chaque tente était un foyer, un refuge, un lieu où des humains essayaient de survivre, de maintenir leur dignité, de garder espoir malgré tout, et à l’intérieur de ces tentes, ou plutôt émanant de ces tentes, brillaient des lumières, des présences lumineuses que j’avais peintes comme des âmes, des esprits, des essences humaines qui continuaient de briller malgré tout, malgré la précarité, malgré l’horreur de ce qu’ils avaient vécu, malgré l’incertitude de ce qui les attendait, et ces lumières, ces âmes brillantes dans les tentes, c’était ma façon de dire : ils sont là, ils existent, ils sont humains comme nous, ils ont des âmes, des esprits, des dignités qui continuent de briller même dans ces conditions inhumaines, même dans ces camps où on les parque comme du bétail, même dans cette situation où on leur refuse leur humanité, où on les réduit à des statistiques, des nombres, des problèmes, des menaces peut-être, mais eux ils restent humains, leurs âmes continuent de briller, et nous devons les voir, les reconnaître, les respecter, ne pas détourner le regard, ne pas les réduire à l’invisibilité, à l’inexistence.

Et le titre — Les Âmes — était crucial, essentiel, parce qu’il affirmait exactement ça, que ces gens dans les camps de réfugiés avaient des âmes, étaient des âmes, pas juste des corps, pas juste des problèmes logistiques, pas juste des menaces sécuritaires, mais des âmes humaines qui méritaient d’être vues, reconnues, respectées, accueillies, et moi en peignant ce tableau je sentais la responsabilité, presque le devoir, de rendre visible ce que les politiques d’immigration, les discours sécuritaires, les rhétoriques xénophobes essayaient de rendre invisible — l’humanité des réfugiés, leur dignité malgré tout, leur persistance à exister malgré les conditions qui essayaient de les nier, de les réduire à rien, et les lumières que j’avais peintes brillant dans les tentes étaient ma façon de dire : regardez, ils sont là, ils brillent, leurs âmes sont vivantes, vous ne pouvez pas les ignorer, vous ne pouvez pas faire comme s’ils n’existaient pas, vous ne pouvez pas construire des murs assez hauts pour ne plus les voir, ils sont là, ils resteront là, dans les camps ou ailleurs, et leur humanité, leur dignité, leurs âmes continueront de briller que vous le vouliez ou non, que vous les accueilliez ou non, que vous les reconnaissiez ou non.

Mai deux mille dix-huit. Quinze ans d’exil. Cinquante-trois ans. Et moi je peignais les âmes des réfugiés, moi qui n’étais pas réfugié au sens légal, qui n’avais pas droit à ce statut, qui n’avais pas fui la guerre ou la persécution : où est ma place ? où est mon camp à moi ? où sont les tentes où je pourrais vivre avec d’autres exilés, d’autres déplacés, d’autres âmes en transit comme moi ? et la réponse était peut-être : mon camp c’est mon studio rue Ricaut, ma tente où je survis depuis quinze ans, mes compagnons d’exil ce sont mes tableaux invisibles empilés contre les murs, et ma lumière qui brille dans la tente c’est ma capacité à continuer à créer malgré tout, malgré l’invisibilité, malgré la précarité, malgré l’exclusion, cette lumière de l’âme qui refuse de s’éteindre même quand tout dit qu’elle devrait s’éteindre, même quand la situation est insupportable, même quand l’avenir est bouché, même quand il n’y a plus d’espoir rationnel, l’âme continue de briller, obstinément, incompréhensiblement, miraculeusement presque, et c’est ça qui nous maintient humains, qui nous maintient vivants, qui nous maintient dignes malgré l’indignité des situations où nous sommes forcés de vivre.

Les Âmes. Mai deux mille dix-huit. Les tentes . Les lumières qui brillent. Les âmes qui persistent. Et moi qui les peignais en reconnaissant que moi aussi j’étais une âme en exil, une lumière qui brillait dans une tente précaire, un esprit qui refusait de s’éteindre et qui continuerait de briller, d’exister, de créer, tant que j’aurais un souffle, tant que j’aurais des mains pour peindre, tant que j’aurais cette foi incompréhensible en la création comme affirmation d’humanité, comme résistance à l’invisibilité, comme lumière qui brille dans la tente, dans le camp de l’exil, dans ce lieu de transit permanent qu’était devenue ma vie.