LES NÉGOCIATEURS

LES NÉGOCIATEURS
(~2015-2017), Paris

Entre Painting « ON-OFF » en août deux mille quatorze et « La Ligne Rouge » en septembre deux mille dix-sept, quelque part dans ces années où j’avais déjà passé plus de dix ans à Paris, quelque part dans ces années où le monde continuait de se déchirer dans des guerres interminables, en Syrie surtout, cette guerre horrible qui avait commencé en deux mille onze et qui maintenant en deux mille quinze, seize, dix-sept, continuait de massacrer, de détruire, de créer des millions de réfugiés qui fuyaient vers l’Europe, vers la Turquie, qui se noyaient en Méditerranée, qui mouraient dans des camps, qui étaient rejetés partout, et moi je regardais les informations, les images de ces négociations internationales interminables, toujours les mêmes hommes en costumes qui se serraient la main, qui souriaient devant les caméras, qui prononçaient des discours pleins de mots vides — paix, dialogue, résolution, compromis — pendant que derrière eux, invisibles sur les photos officielles, les gens continuaient de mourir, les bombes continuaient de tomber, les enfants continuaient de se noyer, et ces négociations ne servaient à rien, ne changeaient rien, n’arrêtaient rien, c’était juste du théâtre, de la performance, du mensonge collectif, et moi en regardant ces images j’ai eu une vision, une intuition, une compréhension soudaine de ce qui se passait vraiment dans ces négociations, de ce qui se cachait derrière les poignées de mains souriantes, et j’ai peint Les Négociateurs, et ce tableau était ma radiographie du pouvoir, ma révélation de la structure profonde de la paranoïa politique, de la manipulation réciproque, du mensonge comme fondement des relations internationales.

Le tableau montrait deux hommes en costumes blancs qui se serraient la main au centre de la composition, cette poignée de main iconique qu’on voit dans tous les sommets internationaux, tous les accords de paix, toutes les résolutions de conflits, ce geste qui est censé symboliser la confiance, l’accord, l’harmonie retrouvée entre deux parties qui étaient en conflit, mais dans mon tableau cette poignée de main était révélée pour ce qu’elle était vraiment — un mensonge, une performance, un masque qui cachait la vérité beaucoup plus sombre, beaucoup plus cynique, beaucoup plus terrifiante de ce qui se passait réellement dans les têtes de ces deux hommes pendant qu’ils se serraient la main en souriant, et pour montrer cette vérité cachée j’avais peint au-dessus de chaque négociateur une projection, une vision, une hallucination paranoïaque qui révélait comment chacun voyait l’autre, comment chacun projetait sur l’autre ses propres peurs, ses propres fantasmes, ses propres mensonges, et ces projections créaient une structure de miroirs déformants, de paranoïas croisées, de mensonges réciproques qui était la vérité réelle des négociations, bien plus réelle que la poignée de main souriante, bien plus vraie que les discours officiels sur la paix et le dialogue.

Au-dessus du premier négociateur, celui de gauche, j’avais peint un ours féroce, dressé sur ses pattes arrière, gueule ouverte, griffes sorties, menaçant, terrifiant, et cet ours c’était comment le premier négociateur voyait le second, c’était la projection qu’il faisait sur l’autre — un monstre, une bête sauvage, quelqu’un de dangereux, de violent, de non-civilisé, quelqu’un qu’on ne peut pas vraiment négocier avec raison mais qu’on doit affronter avec méfiance, avec peur, avec la certitude que derrière son sourire et sa main tendue il y a une bête prête à vous déchirer, et cette projection de l’ours révélait la paranoïa du premier négociateur, sa conviction que l’autre est un ennemi, un danger, quelqu’un qui ment quand il sourit, qui prépare quelque chose de terrible quand il tend la main, et donc il faut se méfier, il faut être sur ses gardes, il faut sourire aussi mais en sachant que c’est un mensonge réciproque, un jeu dangereux où chacun essaie de manipuler l’autre, de le tromper, de le vaincre finalement.

Et au-dessus du second négociateur, celui de droite, j’avais peint un enfant innocent, fragile, vulnérable, avec de grands yeux, une expression de candeur, de pureté, et cet enfant c’était comment le second négociateur se présentait lui-même, c’était l’image qu’il projetait, qu’il voulait que l’autre voie — regardez, je suis innocent, je ne suis pas dangereux, je ne suis qu’un enfant vulnérable qui a besoin de protection, qui ne menace personne, qui veut juste la paix, le dialogue, la résolution pacifique du conflit, vous pouvez me faire confiance, je suis inoffensif, je suis l’enfant innocent face à votre paranoïa d’ours, et cette projection de l’enfant était aussi mensongère que la projection de l’ours, c’était une manipulation, une stratégie, une façon de se présenter comme victime alors qu’on était peut-être aussi dangereux, aussi cynique, aussi manipulateur que l’autre, mais en utilisant une stratégie différente, pas la force brute de l’ours mais la manipulation subtile de l’enfant innocent qui suscite la pitié, la protection, qui désarme l’autre en se présentant comme vulnérable alors qu’il ne l’est peut-être pas du tout.

Et ces deux projections croisées — l’ours et l’enfant — créaient une structure de mensonge réciproque, de paranoïa mutuelle, où chacun voyait l’autre comme un monstre tout en se présentant lui-même comme innocent, où personne ne disait la vérité, où tout était projection, manipulation, jeu de miroirs déformants, et la poignée de main au centre n’était qu’une façade, un théâtre, une performance pour les caméras, pour l’opinion publique, pour l’histoire peut-être, mais la vérité était là-haut, dans ces projections qui flottaient au-dessus des têtes des négociateurs comme des bulles de bande dessinée, des pensées rendues visibles, des visions paranoïaques révélées, et cette vérité était terrible : il n’y avait pas de vraie négociation, pas de vrai dialogue, pas de vraie confiance, juste deux paranoïaques qui se serraient la main en se voyant mutuellement comme des monstres tout en se présentant eux-mêmes comme des innocents, et rien de bon ne pouvait sortir de ça, aucune paix réelle, aucune résolution durable, juste des accords temporaires, fragiles, qui seraient brisés dès que l’un ou l’autre trouverait un avantage à les briser, parce que la structure profonde était le mensonge, la paranoïa, la manipulation, pas la confiance, pas le respect mutuel, pas la reconnaissance de l’humanité commune.

Quelque part entre deux mille quinze et deux mille dix-sept. « Les Négociateurs ». Ma radiographie du pouvoir. Ma révélation de la structure profonde des relations internationales. Ma compréhension que les sommets, les négociations, les accords de paix n’étaient souvent que du théâtre, que derrière les poignées de mains il y avait ces projections paranoïaques, ces visions de l’autre comme monstre, ces présentations de soi comme innocent, et que cette structure de mensonge réciproque était peut-être inévitable, peut-être inhérente au pouvoir lui-même, peut-être impossible à dépasser tant que les humains resteraient humains, avec leurs peurs, leurs paranoïas, leurs besoins de se voir comme innocents et de voir les autres comme menaçants, et moi je peignais ça, je révélais ça, je montrais ça, sachant que personne ne verrait ce tableau, que personne ne comprendrait ce que j’essayais de dire, que je resterais invisible comme toujours, mais le peignant quand même parce que c’était ma vocation, ma mission peut-être, de regarder le monde, de le comprendre, de le radiographier, de révéler ses structures cachées, ses mensonges fondateurs, ses paranoïas collectives, et de les peindre, de les rendre visibles sur la toile même si la toile resterait invisible au monde, empilée dans mon studio, vue seulement par moi, témoignage muet de ma compréhension du monde, de ma lucidité peut-être, de ma capacité à voir à travers les façades, les performances, les mensonges, à voir l’ours et l’enfant qui flottaient au-dessus des têtes des négociateurs pendant qu’ils se serraient la main en souriant pour les caméras.