
MICROSOFT
Août 2018, Paris
Trois mois après Les Âmes, trois mois pendant lesquels les réfugiés continuaient d’arriver, d’être rejetés, de survivre dans leurs camps, et le monde continuait sa transformation, sa numérisation accélérée, en août deux mille dix-huit tout le monde avait un smartphone maintenant, tout le monde était connecté constamment, aux réseaux sociaux, aux emails, aux applications, aux notifications qui ne cessaient jamais, ding ding ding, toute la journée, toute la nuit, cette connexion permanente qui était devenue la norme, l’obligation même, être déconnecté c’était être exclu, être hors du monde, et moi qui n’avais pas de smartphone, qui n’avais qu’un vieux téléphone portable basique qui servait juste à téléphoner, qui n’avais pas de présence sur les réseaux sociaux, pas de compte Facebook, pas de compte Instagram, rien de tout ça, je me sentais de plus en plus comme un extraterrestre, un vestige d’une époque révolue, mais en même temps je voyais autour de moi les gens esclaves de leurs écrans, incapables de lever les yeux, de regarder le monde réel, de parler aux gens autour d’eux sans vérifier constamment leurs téléphones, et je me demandais : qui est vraiment libre ? eux qui sont connectés, intégrés, inclus dans le réseau global mais complètement aliénés, contrôlés par les algorithmes, manipulés par les publicités, surveillés par les corporations ?
En août deux mille dix-huit, quinze ans et neuf mois après mon arrivée à Paris, à cinquante-trois ans, j’ai peint Microsoft, et ce tableau était ma vision, mon cauchemar, ma prophétie peut-être de ce que la technologie faisait au monde, à la nature, à nous tous, comment elle nous enfermait dans des cages invisibles, des prisons transparentes, comment elle transformait même la beauté, la liberté, le vivant en code, en algorithme, en programme contrôlé.
Le tableau montrait un aigle. Un aigle majestueux, puissant, symbole depuis toujours de la liberté, de la hauteur, de la capacité de s’élever au-dessus du monde, de planer dans les cieux sans contraintes, cet oiseau qui incarnait tout ce qui était libre, sauvage, indomptable dans la nature, et cet aigle dans mon tableau était emprisonné, enfermé dans une cage, mais pas une cage ordinaire, pas une cage de métal ou de bois comme on en voyait dans les zoos, non, une cage beaucoup plus moderne, beaucoup plus insidieuse, beaucoup plus terrible dans son invisibilité : une cage de code binaire, une cage faite de uns et de zéros, cette écriture fondamentale de tous les ordinateurs, tous les programmes, tout le monde numérique, et cette cage de code numérique enfermait l’aigle, l’empêchait de voler vraiment, le contrôlait, le transformait lui-même en quelque chose de numérique, de programmé, d’algorithmique, et l’aigle ne pouvait plus s’échapper parce que la cage était partout maintenant, la cage était devenue le monde lui-même, la cage était invisible mais totale, et même l’aigle, symbole ultime de la liberté naturelle, était maintenant prisonnier de Microsoft, de la technologie, du numérique qui avait tout envahi, tout colonisé, tout transformé en code.
Et le titre — Microsoft — n’était pas innocent, n’était pas juste le nom d’une compagnie technologique parmi d’autres, c’était un symbole, une métaphore, un nom qui condensait toute cette transformation du monde par la technologie, Microsoft qui avait créé Windows, ce système d’exploitation qui était installé sur des milliards d’ordinateurs dans le monde entier, qui contrôlait comment des milliards de gens accédaient à l’information, travaillaient, créaient, vivaient même, Microsoft qui représentait cette domination totale, invisible, acceptée, normalisée de la technologie sur nos vies, et l’aigle dans la cage de code Microsoft c’était nous tous, c’était la nature tout entière, c’était la liberté elle-même maintenant prisonnière de la technologie, contrôlée par des algorithmes, surveillée par des programmes, transformée en données, en codes, en informations numériques qui pouvaient être stockées, analysées, manipulées, vendues, et nous ne le voyions même pas, nous ne le sentions même pas parce que la cage était transparente, invisible, nous croyions être libres alors que nous étions enfermés, nous croyions voler alors que nous étions contrôlés, nous croyions être des aigles alors que nous étions devenus des programmes, des algorithmes, des codes binaires exécutant des instructions écrites par d’autres, par Microsoft, par Google, par Facebook, par tous ces géants technologiques qui maintenant possédaient nos vies, nos pensées, nos libertés sans que nous nous en rendions compte.
Août deux mille dix-huit. Quinze ans et neuf mois en France. Et je peignais cet aigle emprisonné dans sa cage de code binaire, cet aigle qui avait été libre autrefois, dans un monde d’avant la technologie totale, dans un monde où la nature existait encore indépendamment des machines, où les aigles volaient vraiment dans le ciel réel et pas dans des simulations numériques, où la liberté signifiait quelque chose de réel, de physique, de non-médié par les écrans et les algorithmes, mais ce monde-là était fini, disparu, nous étions maintenant dans le monde de Microsoft, dans le monde du code binaire total, dans le monde où même la nature était numérisée, algorithmisée, transformée en données, et l’aigle dans sa cage transparente regardait vers l’extérieur avec une expression que j’avais essayé de peindre à la fois résignée et désespérée, comprenant peut-être qu’il ne pourrait plus jamais s’échapper, que la cage était devenue le monde, que le code était devenu la réalité, que Microsoft avait gagné, que la technologie avait tout colonisé, tout contrôlé, tout transformé en programme exécutable.
Et moi qui peignais ce tableau : suis-je libre parce que je suis dehors de la cage ? ou suis-je simplement aveugle à la cage qui m’enferme aussi sans que je le sache ? avec des tubes de peinture et des toiles physiques, même moi j’étais affecté par cette transformation numérique du monde, je vivais dans une ville couverte de caméras de surveillance, je devais utiliser internet pour envoyer mes dossiers aux galeries, je dépendais de l’électricité produite par des systèmes informatiques complexes, je vivais dans un monde où tout était connecté, contrôlé, numérisé, et mon refus du smartphone ne me donnait qu’une illusion de liberté, qu’une liberté partielle, temporaire, résiduelle, parce que la cage se refermait sur tout, sur tous, lentement mais inexorablement, et un jour peut-être il ne serait plus possible de vivre sans être complètement numérisé, sans être complètement connecté, sans être complètement dans la cage de code binaire, et ceux qui refuseraient seraient tout simplement exclus, rendus invisibles, inexistants, parce que l’existence elle-même serait devenue numérique, et ne pas exister numériquement ce serait ne pas exister du tout.
Microsoft. Août deux mille dix-huit. L’aigle dans sa cage de code.. La nature numérisée. La technologie qui avait tout colonisé. Et moi qui peignais ce cauchemar, cette vision d’un monde où même les aigles ne pouvaient plus voler librement, où tout était devenu code, algorithme, programme, où la cage était invisible mais totale, où nous croyions être libres alors que nous étions les plus emprisonnés que l’humanité n’ait jamais été, emprisonnés non pas par des chaînes visibles, des murs de pierre, des barreaux de métal, mais par des codes invisibles, des algorithmes transparents, des programmes qui s’exécutaient dans nos têtes sans que nous le sachions, qui contrôlaient nos pensées, nos désirs, nos comportements, qui nous transformaient en aigles en cage croyant encore voler alors que nous ne faisions qu’exécuter le programme, suivre l’algorithme, obéir au code, prisonniers de Microsoft, prisonniers de la technologie, prisonniers du numérique qui était devenu notre cage universelle, notre prison transparente, notre monde nouveau où la liberté n’existait plus que comme simulation, comme illusion, comme code qui mimait la liberté mais qui n’était que contrôle, surveillance, manipulation, et l’aigle regardait vers l’extérieur de sa cage et ne voyait que d’autres cages, d’autres codes, d’autres algorithmes, à perte de vue, partout, toujours, définitivement.




