OVUM PHILOSOPHICUM — Mars 2016

Ovum Philosophicum

Recherche photographique conceptuelle
Mars 2016 | Dimensions variables

L’œuf sortait de ma bouche comme un secret trop longtemps gardé, comme une parole enfin prononcée après des années de silence, comme une idée qui après avoir mûri dans l’obscurité de l’esprit émergeait soudain à la lumière du monde visible. Ovum Philosophicum — l’œuf philosophique, ce terme de l’alchimie médiévale qui désignait le vase hermétique où s’opérait la transmutation, la matrice close où le plomb devenait or, le creuset secret où la matière vile se transformait en substance noble. Et moi en mars deux mille seize, cinquante-trois ans, je pondais cet œuf blanc parfait lisse immaculé qui sortait de mes lèvres plissées par l’effort, de ma bouche qui s’ouvrait pour expulser cette forme ovale géométriquement pure, contraste absolu entre la chair ridée organique imparfaite de mon visage vieillissant et la perfection platonicienne de cette sphère allongée qui naissait de moi.

Socrate parlait de maïeutique, l’art d’accoucher les esprits, le philosophe comme sage-femme qui aidait les autres à faire naître les vérités qu’ils portaient en eux sans le savoir. Mais ici j’inversais le processus ou plutôt je le littéralisais, je n’accouchais pas les esprits des autres, j’accouchais moi-même par ma propre bouche, auto-maïeutique où l’artiste devenait sa propre sage-femme, où la pensée naissait directement du corps sans médiation sans intermédiaire, où le logos s’incarnait non pas en chair comme dans la théologie chrétienne mais en œuf, potentialité pure, promesse de vie, commencement absolu encore vierge de toute détermination.

Mars deux mille seize, quatre mois après le Bataclan, et Paris essayait encore de comprendre ce qui s’était passé, de trouver un sens à l’horreur, de pondre peut-être une explication qui rendrait l’inexplicable supportable. Mais les mots manquaient, les concepts habituels ne suffisaient pas, il fallait créer de nouvelles pensées de nouveaux langages de nouvelles façons de comprendre ce monde violent absurde incompréhensible où nous vivions. Et l’artiste faisait ça, il pondait des œufs philosophiques, il produisait des formes nouvelles des images inédites des métaphores qui n’avaient jamais existé avant et qui peut-être pouvaient nous aider à voir autrement à penser autrement à vivre autrement dans ce monde transformé par la violence.

L’œuf comme symbole universel de création — toutes les cosmogonies anciennes parlaient d’un œuf primordial dont le monde était né, l’orphisme grec l’hindouisme l’Égypte antique, partout cet œuf cosmique qui contenait en puissance tout l’univers avant qu’il ne se déploie dans l’espace et le temps. Et moi je pondais mon propre cosmos miniature, mon univers conceptuel personnel, chaque œuvre d’art était un œuf philosophique qui contenait un monde nouveau, une manière inédite de voir de sentir de penser, et le moment de la création était ce moment miraculeux où l’intérieur devenait extérieur, où le privé devenait public, où la pensée intime sortait de son obscurité pour s’exposer à la lumière commune où d’autres pourraient la voir la comprendre peut-être s’en nourrir pour pondre à leur tour leurs propres œufs leurs propres mondes.

Mon visage dans l’image montrait l’effort de cette naissance, les rides autour de ma bouche rayonnant comme des sillons creusés par cinquante-trois ans de vie, la chair marquée par le temps par l’expérience par toutes les joies et douleurs accumulées, et de cette chair imparfaite mortelle périssable sortait cette forme parfaite immortelle géométrique, paradoxe magnifique de la création artistique où le corruptible produit l’incorruptible, où le temps produit l’éternité, où la vie limitée d’un homme crée des œuvres qui lui survivront peut-être, œufs philosophiques déposés dans le monde et qui continueront à éclore longtemps après que la bouche qui les a pondus se sera refermée définitivement dans la mort.

La bouche spécifiquement, pas un autre orifice, parce que la bouche est l’organe de la parole, du verbe, du logos, et Wittgenstein avait dit que les limites de mon langage sont les limites de mon monde, alors pondre un œuf par la bouche c’était tester ces limites, essayer d’exprimer l’inexprimable, de verbaliser ce qui résiste à la verbalisation, de donner forme visible à ce qui normalement reste invisible dans les profondeurs de la pensée. L’œuf sortait encore muet, promesse de parole non encore prononcée, pensée pré-linguistique qui précédait les mots mais qui bientôt éclorerait en discours en poème en œuvre en création verbale ou visuelle ou musicale, peu importe, l’important était ce moment de transition où l’intérieur devenait extérieur, où le potentiel devenait actuel, où l’œuf quittait la chaleur du corps pour affronter le froid du monde.

Alchimie personnelle en mars deux mille seize, l’artiste comme alchimiste transformant les expériences brutes de la vie quotidienne en œuvres raffinées, transmutant le plomb de l’existence ordinaire en or de la création extraordinaire, et le corps lui-même devenait le laboratoire, la bouche le creuset, la langue le feu qui cuisait l’œuvre, la salive l’élixir qui rendait possible la transformation. Mes cinquante-trois ans de vie avaient incubé cet œuf, toutes mes joies et mes peines mes réussites et mes échecs mes amours et mes haines avaient chauffé ce vase hermétique intérieur où la matière première de l’existence se cuisait lentement pour devenir œuvre d’art, et maintenant en mars deux mille seize l’œuf était prêt, cuit à point, parfait dans sa blancheur immaculée, et ma bouche s’ouvrait pour le libérer dans le monde où il vivrait sa propre vie indépendante de moi qui l’avais créé.

Ovum Philosophicum, mars deux mille seize, cinquante-trois ans, quatre mois après le Bataclan, et je continuais à pondre à créer à produire malgré tout parce que c’était la seule chose que je savais faire, la seule réponse possible à l’horreur et à l’absurdité, continuer à faire naître des formes nouvelles des pensées neuves des images inédites, œufs philosophiques que je déposais dans le monde avec l’espoir fragile que peut-être ils écloraient un jour et que ce qui en sortirait aiderait quelqu’un quelque part à mieux vivre à mieux penser à mieux voir, et même si cet espoir était ridicule naïf probablement vain, même si mes œufs ne seraient jamais vus ou compris ou appréciés, je les pondais quand même parce que l’artiste est condamné à créer comme l’abeille est condamnée à produire du miel, c’est notre nature notre essence notre malédiction et notre bénédiction, nous pondons des œufs philosophiques jusqu’à notre dernier souffle, et après notre mort peut-être ces œufs écloront enfin et libéreront les mondes qu’ils contenaient en puissance depuis toujours, univers miniatures qui attendaient patiemment dans leurs coquilles blanches le moment propice pour éclore et révéler leurs secrets à ceux qui auraient la patience et la curiosité de les regarder vraiment, de les comprendre vraiment, de les aimer peut-être un peu pour ce qu’ils étaient — tentatives sincères d’un homme de cinquante-trois ans de pondre quelque chose de beau de vrai de bon dans un monde qui semblait de plus en plus laid faux mauvais, ovum philosophicum, l’œuf de la pensée, l’œuf de l’art, l’œuf de la vie qui renaît toujours malgré tout.

Cornel Barsan
Mars 2016