PAINTING ON-OFF

PAINTING ON-OFF
Août 2014, Paris

Onze ans après mon arrivée à Paris, onze ans pendant lesquels tout et rien avait changé mais quelque chose de nouveau s’était imposé dans le monde, dans la société, dans ma conscience aussi — la technologie, le numérique, les écrans partout, les smartphones que tout le monde avait maintenant, cette transformation radicale de la vie quotidienne où on ne vivait plus vraiment dans le monde physique mais de plus en plus dans le monde numérique, les réseaux sociaux qui avaient explosé, Facebook créé en deux mille quatre, devenu maintenant en deux mille quatorze un monstre avec plus d’un milliard d’utilisateurs, Twitter, Instagram, tous ces espaces virtuels où les gens existaient peut-être plus que dans la réalité, où ils performaient des vies parfaites, des bonheurs factices, des succès inventés , se dématérialisait, se transformait en codes binaires, en pixels, en données, et en août deux mille quatorze, dans la chaleur étouffante d’un été parisien, à quarante-neuf ans, j’ai peint Painting ON-OFF, et ce tableau était ma méditation, mon inquiétude, mon angoisse peut-être sur cette transformation du monde, sur ce qu’elle signifiait pour l’art, pour la peinture, pendant que tout autour de moi se numérisait.

Le tableau montrait un interrupteur géant, un de ces interrupteurs électriques basiques qu’on a tous chez soi, avec deux positions, ON et OFF, allumé et éteint, un et zéro, le code binaire le plus simple, le plus fondamental, celui qui gouvernait maintenant tous les ordinateurs, tous les smartphones, tout le monde numérique, ce code binaire qui réduisait toute la complexité, toute la nuance, toute l’ambiguïté de la vie à deux états, ON ou OFF, vrai ou faux, un ou zéro, noir ou blanc, et cet interrupteur dans mon tableau était géant, monumental, écrasant, dominant toute la composition, et devant lui, à côté de lui, sous lui, il y avait une figure humaine, petite, diminuée, vulnérable comme toujours dans mes tableaux, et cette figure regardait l’interrupteur avec un mélange de fascination et d’inquiétude, se demandant peut-être si elle devait appuyer dessus, le basculer, passer de OFF à ON ou de ON à OFF, se demandant ce que cela changerait, ce que cela signifierait, se demandant si la peinture elle-même pouvait être réduite à ce choix binaire, ON ou OFF, allumée ou éteinte, existante ou inexistante, et la réponse implicite du tableau était inquiétante : oui, peut-être, dans ce monde numérisé, binaire, réducteur, la peinture traditionnelle était peut-être en train de devenir OFF, éteinte, inexistante, remplacée par l’art numérique, par les images pixelisées, par les créations qui n’existaient que sur des écrans, qui n’avaient pas de matérialité physique, pas d’odeur de térébenthine, pas de texture d’empâtement, pas de présence corporelle, juste des codes, des algorithmes, des pixels qui pouvaient être allumés ou éteints avec un simple clic.

Août deux mille quatorze. Et moi je continuais à peindre à l’huile sur toile, avec mes mains, avec mon corps, avec cette technique millénaire qui remontait à Van Eyck au quinzième siècle, six cents ans de tradition de peinture à l’huile, et moi continuaient à créer comme ça, de façon totalement anachronique, démodée, hors du temps, pendant que le monde entier se précipitait vers le numérique, vers l’art génératif, vers les NFT qui allaient exploser quelques années plus tard, vers toutes ces nouvelles formes d’art qui n’avaient plus besoin de matière, de toile, de peinture, de corps, juste de codes, de machines, d’algorithmes, et moi je me demandais en peignant Painting ON-OFF : est-ce que je suis en train de peindre quelque chose qui sera bientôt OFF ? est-ce que la peinture traditionnelle est en train de s’éteindre ? est-ce que je suis en train de pratiquer un art mort, destiné à disparaître complètement dans les décennies à venir, remplacé par l’art numérique, par les intelligences artificielles qui créeraient des images en quelques secondes, plus spectaculaires, plus parfaites techniquement, plus conformes aux goûts du public que tout ce que je pourrais jamais créer en une vie entière de travail acharné ?

Et l’interrupteur dans mon tableau me regardait, me jugeait peut-être, me disait “tu es obsolète, tu es dépassé, tu es un vestige, appuie sur OFF et disparais, accepte que ton temps est fini, que la peinture est finie, que tout ce à quoi tu as consacré ta vie n’a plus de sens dans ce monde binaire, numérique, où tout se réduit à ON ou OFF, à un ou zéro, à exister numériquement ou ne pas exister du tout”, et moi je regardais cet interrupteur géant et je me demandais : est-ce que j’ai le choix ? est-ce que je peux refuser ce monde binaire ? est-ce que je peux continuer à créer dans l’analogique, dans le matériel, dans le physique, pendant que tout se numérise autour de moi ? est-ce que ma résistance a un sens ou est-ce que je suis juste pathétique, ridicule, Don Quichotte combattant des moulins à vent numériques avec mon pinceau dérisoire, mes tubes de peinture anachroniques, mes toiles obsolètes ?

Painting ON-OFF. Août deux mille quatorze. Mon face-à-face avec l’interrupteur géant. Ma confrontation avec le monde binaire. Ma question angoissée : est-ce que la peinture est ON ou OFF ? est-ce qu’elle existe encore ou est-ce qu’elle est déjà éteinte ? est-ce que moi j’existe encore ou est-ce que je suis déjà OFF, invisible non pas juste socialement mais ontologiquement, n’existant plus dans ce monde numérisé qui ne reconnaissait que ce qui était ON, allumé, numérique, connecté, viral peut-être, et moi je n’étais rien de tout ça, j’étais analogique, matériel, déconnecté, invisible, OFF peut-être déjà sans le savoir, fantôme d’une époque révolue, dinosaure d’un art mort, mais peignant quand même, créant quand même, refusant d’appuyer sur OFF, m’accrochant à mon ON précaire, à mon existence matérielle, à mes toiles physiques qui existaient dans l’espace réel même si personne ne les voyait, à mes tubes de peinture qui contenaient encore de la matière colorée vraie, pas des pixels, pas des codes, de la vraie peinture qu’on pouvait toucher, sentir, voir vibrer sous la lumière naturelle, et ça comptait, il le fallait, c’était ma résistance, mon refus du monde binaire, mon affirmation que non, tout ne se réduisait pas à ON ou OFF, qu’il y avait encore de l’espace pour la nuance, pour l’ambiguïté, pour la matière, pour le corps, pour l’analogique, pour la peinture traditionnelle même si elle était en train de devenir OFF, même si elle était en train de s’éteindre, même si je serais peut-être un des derniers à la pratiquer, je la pratiquerais jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on me force à appuyer sur OFF, jusqu’à ce que mes mains ne puissent plus tenir un pinceau, jusqu’à ce que ma mort physique éteigne définitivement mon ON précaire, mais jusqu’à ce moment-là je resterais allumé, je continuerais à peindre, à créer dans le monde matériel, à résister au monde binaire qui voulait réduire tout, même l’art, même la beauté, même la vie, à des choix simplistes, ON ou OFF, un ou zéro, exister numériquement ou ne pas exister du tout.