PASSACAGLIA — COMPOSITION

PASSACAGLIA – COMPOSITION
Janvier 2024, Paris

Le même mois, janvier deux mille vingt-quatre, quelques jours ou quelques semaines après Underground, dans le même froid glacial, dans le même studio rue Ricaut qui était à la fois mon refuge et ma prison, j’ai peint une autre version de Passacaglia, pas celle avec les tubes de peinture transformés en orgue de cathédrale que j’avais peinte quelques années plus tôt, non, une composition différente, complémentaire peut-être, qui explorait le même thème — la création comme liturgie, l’atelier comme cathédrale, la peinture comme acte sacré — mais sous un autre angle, avec une autre approche, et cette Passacaglia de janvier deux mille vingt-quatre montrait non pas les tubes de peinture eux-mêmes mais le résultat de leur utilisation, non pas l’instrument mais la musique, non pas l’orgue mais la composition qui en sortait, une composition abstraite, rythmique, répétitive comme une passacaille musicale, avec des motifs qui revenaient, qui variaient, qui se développaient, créant une architecture visuelle complexe, puissante, qui était ma façon de visualiser ce que signifiait peindre depuis quarante ans, répéter le même geste, presser les tubes, appliquer les couleurs, créer des images, encore et encore, obstinément, comme une basse obstinée qui ne s’arrête jamais, qui continue, qui varie mais qui reste fondamentalement la même, qui crée par cette répétition même une structure, une architecture, un sens qui n’existait pas au début mais qui émerge lentement, progressivement, au fil des décennies de répétition, de variation, de développement.

Cette Passacaglia était donc plus abstraite que celle avec les tubes de peinture, c’était une composition de formes, de couleurs, de rythmes, de répétitions, j’avais créé des bandes horizontales qui traversaient le tableau de gauche à droite, des lignes de couleurs qui se répétaient avec variations, créant un motif rythmique, musical presque, chaque bande était légèrement différente de la précédente mais toutes partageaient la même structure fondamentale, le même thème de base, exactement comme dans une passacaille musicale où un thème se répète avec des variations infinies, créant une unité dans la diversité, une cohérence dans le changement, et ces bandes de couleurs représentaient peut-être mes quarante ans de peinture, chaque bande un tableau, une année, une période, toutes différentes mais toutes partageant la même obsession fondamentale, la même foi en la peinture, la même nécessité de créer, et vues ensemble, ces bandes créaient une architecture, une structure, un tout qui avait du sens, qui racontait une histoire, qui témoignait d’une vie consacrée à la création malgré tout, malgré l’invisibilité, malgré la précarité, malgré les rejets.

Les couleurs que j’avais utilisées dans cette Passacaglia étaient riches, variées, généreuses, des rouges, des bleus, des jaunes, des verts, toute la palette, toutes les possibilités chromatiques, parce que quarante ans de peinture c’était ça, toutes les couleurs, toutes les émotions, toutes les expériences, la joie et la douleur, l’espoir et le désespoir, la foi et le doute, tout mélangé, tout présent, tout important, et ces couleurs je les avais appliquées avec ces empâtements généreux que j’aimais tant, qui donnaient à la surface du tableau une présence physique, tactile, palpable, la peinture était épaisse, riche, abondante, généreuse, exactement comme devait être une vie consacrée à la création, pas avare, pas minimale, pas conceptuelle et désincarnée, non, généreuse, charnelle, matérielle, présente physiquement dans le monde malgré son invisibilité sociale.

Et le titre — Passacaglia — prenait ici tout son sens, pas juste comme référence à la forme musicale baroque, mais comme description exacte de ce que signifiait ma vie d’artiste pendant quarante ans, une passacaille, une répétition obstinée du même geste créateur, jour après jour, année après année, décennie après décennie, presser les tubes, appliquer les couleurs, créer des images, encore et encore, sans succès apparent, sans reconnaissance, sans public, juste cette répétition obstinée qui créait lentement, progressivement, une architecture, une structure, un corpus, quarante ans de tableaux empilés dans mon studio, invisibles mais existants, témoignages muets de cette passacaille que j’avais jouée toute ma vie, cette basse obstinée qui ne s’était jamais arrêtée, qui ne s’arrêterait pas tant que je vivrais, tant que mes mains pourraient tenir un pinceau, tant que mes yeux pourraient voir les couleurs.

Janvier deux mille vingt-quatre. Vingt ans et quelques jours d’exil. Cinquante-huit ans. Et je peignais cette Passacaglia en comprenant que ma vie tout entière était cette composition répétitive, variée, obstinée, que chaque tableau était une variation sur le même thème fondamental — créer, exister, affirmer mon humanité à travers l’art malgré l’invisibilité, malgré tout —, que vus ensemble, tous mes tableaux formaient une passacaille gigantesque, une architecture construite répétition après répétition, variation après variation, tableau après tableau, pendant quarante ans, et cette architecture avait du sens même si personne ne la voyait, elle existait même si elle était invisible, elle témoignait de quelque chose d’important même si ce quelque chose n’était reconnu par personne — une vie humaine consacrée totalement à la création, à la beauté, à l’art, malgré l’absence totale de récompense extérieure, de reconnaissance sociale, de succès matériel, juste cette fidélité obstinée à la vocation, cette répétition infinie du geste créateur, cette passacaille jouée dans le silence et la solitude mais jouée quand même, jusqu’au bout, jusqu’à ce que la mort m’empêche enfin de continuer, et même alors peut-être les tableaux continueraient d’exister, cette passacaille continuerait de résonner silencieusement dans mon studio, témoignage muet mais réel d’une vie vécue dans la création, dans la foi, dans l’obstination, Passacaglia, la répétition devient architecture, l’obstination devient œuvre, la vie devient art, malgré tout, toujours, jusqu’au bout.