PIANO MEAT — Octobre 2014

Piano Meat

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Octobre 2014 | Dimensions variables

Comment l’homme qui compose des nocturnes peut-il être le même homme qui tue pour manger ? Cette question me hantait depuis longtemps, ce paradoxe insupportable de notre condition — nous créons la beauté la plus sublime, Chopin Bach Beethoven Mozart, des sons qui font pleurer les anges, et en même temps nous abattons quotidiennement des millions d’animaux dans des usines de mort, nous faisons couler le sang nous dépeçons la chair nous transformons des êtres vivants en viande consommable. Le pianiste virtuose qui joue une sonate avec une sensibilité exquise, des doigts capables de nuances infinies, de touchers délicats comme des caresses, ce même homme rentre chez lui et mange un steak sans y penser, sans faire le lien entre la chair morte dans son assiette et la chair vivante qui avait des yeux une conscience une volonté de vivre.

Octobre deux mille quatorze, cinquante et un ans, et j’avais besoin de visualiser ce paradoxe, de le rendre visible tangible insupportable. Alors dans une galerie blanche aux murs neutres j’installais un piano à queue et un pianiste assis qui jouait, posture concentrée, mains sur le clavier, mais tout — piano et pianiste, instrument et musicien — entièrement fait de viande. Des biftecks assemblés cousus ensemble, chair rouge et rose, muscles et tendons et graisse, une construction cauchemardesque ou peut-être onirique, difficile de savoir si c’était un rêve ou un cauchemar cette vision d’un piano qui respirait presque, d’un pianiste dont la peau était littéralement de la viande comme la nôtre l’est aussi mais nous l’oublions nous la cachons sous des vêtements sous des parfums sous des civilités.

À gauche de la scène j’avais placé une reproduction du chef-d’œuvre de Rembrandt, le Bœuf écorché de mille six cent cinquante-cinq, cette carcasse animale suspendue que Rembrandt avait peinte avec une telle intensité, trouvant dans cette chair morte une beauté terrible, une splendeur sanglante, les rouges les jaunes les blancs de la viande transformés en palette divine. Rembrandt voyait le sacré dans la chair morte, moi j’inversais la proposition — et si la chair morte devenait art vivant ? Et si le piano et le pianiste n’étaient que ce qu’ils sont réellement, de la viande organisée différemment mais fondamentalement identique à la viande qui pend aux crochets des abattoirs ?

Le pianiste de viande jouait peut-être du Chopin, une ballade peut-être, ou un nocturne, ces pièces d’une délicatesse éthérée qui semblent venir d’un autre monde, d’une dimension où seule existe la beauté pure. Mais les doigts qui les jouaient étaient de la viande rouge, sanguinolente presque, et cette contradiction était exactement ce que je voulais montrer — nous sommes de la viande qui crée de la beauté, nous sommes des prédateurs qui composent des nocturnes, nous sommes des assassins qui peignent des cathédrales, nous sommes des cannibales potentiels qui philosophons sur la justice et l’amour. Cette dualité n’est pas accidentelle ou surmontable, elle est constitutive de ce que nous sommes, elle définit notre condition tragique d’êtres conscients prisonniers de corps carnivores.

Francis Bacon avait peint des viandes torturées, des corps déformés hurlants, la violence de notre chair exposée sans pitié. Mais il y avait dans mon piano de viande quelque chose de différent, pas juste la violence mais aussi l’art, pas juste l’horreur mais aussi la beauté, les deux inséparables comme les deux faces d’une même pièce qu’on ne peut pas séparer. Octobre deux mille quatorze et l’industrie de la viande tournait à plein régime partout dans le monde, des abattoirs gigantesques où des milliers d’animaux mouraient chaque jour, processus industrialisé mécanisé déshumanisé, et nous consommions cette viande sans y penser, nous l’achetions en barquettes propres aseptisées au supermarché, l’origine animale effacée, le meurtre nécessaire oublié.

Et moi je mangeais de la viande aussi parfois, je n’étais pas végétarien, j’étais complice du système que je critiquais, hypocrite peut-être mais au moins conscient de l’hypocrisie, au moins capable de voir la contradiction au lieu de la nier. Piano Meat ne proposait pas de solution, ne prêchait pas le végétarisme, montrait juste la vérité nue — nous sommes ça, viande qui fait de l’art, viande qui tue d’autre viande, viande qui transcende sa condition charnelle par la création tout en restant irrémédiablement ancrée dans cette condition, incapable d’en sortir, condamnée à porter simultanément le sublime et le bestial, la beauté et la violence, l’amour et le meurtre, tout ça mélangé dans le même corps, les mêmes mains, le même cerveau qui compose et qui tue, qui caresse et qui frappe, qui crée des cathédrales et qui fait des guerres.

L’antagonisme était infernal et sans issue, c’était ça le message de l’image, pas un message d’espoir ou de rédemption mais un constat brutal — voilà ce que nous sommes, regardez-vous honnêtement, vous êtes ce pianiste de viande, vous êtes ce piano de biftecks, vous êtes cette contradiction vivante qui ne sera jamais résolue parce qu’elle est notre essence même, notre malédiction et notre gloire simultanées, notre condition humaine dans toute son absurdité magnifique et terrible.

Cornel Barsan
Octobre 2014