PRÉLUDE

PRÉLUDE
Novembre 2010, Paris

Les tons ambrés dorés qui enveloppaient Rostropovitch évoquaient simultanément le feu et le miel, lumière chaude qui émanait autant du violoncelle que du musicien lui-même, et dans cette peinture je cherchais à capturer non pas son visage précisément mais l’essence de ce que représentait Mstislav Leopoldovitch Rostropovitch – Slava pour ses amis – géant du vingtième siècle qui avait refusé de choisir entre l’art et la conscience, qui avait défendu Soljenitsyne publiquement en mille neuf cent soixante-dix quand tous les artistes soviétiques se taisaient terrorisés, et qui pour ce courage avait payé le prix de l’exil en mille neuf cent soixante-quatorze, citoyen du monde malgré lui mais citoyen libre enfin.

Le Prélude du titre référençait évidemment les six Suites pour violoncelle seul de Bach que Rostropovitch avait enregistrées magistralement, œuvres que tout violoncelliste devait maîtriser mais que peu jouaient avec cette profondeur cette spiritualité cette évidence qu’il y apportait, comme si Bach avait composé spécifiquement pour lui trois siècles à l’avance, et le premier prélude en sol majeur particulièrement portait cette joie lumineuse cette affirmation vitale que je tentais de traduire en peinture avec ces jaunes ces oranges ces rouges qui tournoyaient autour du musicien absorbé dans son instrument.

Soixante-trois ans quand je peignais cette toile, vingt-quatre ans en France, et Rostropovitch incarnait exactement le type d’artiste que j’admirais sans réserve – celui qui ne séparait jamais l’esthétique de l’éthique, qui comprenait que jouer du Bach magnifiquement ne suffisait pas si on restait silencieux face à l’injustice, et quand Alexandre Soljenitsyne avait été persécuté par le régime soviétique pour avoir écrit L’Archipel du Goulag, Rostropovitch lui avait offert refuge dans sa datcha puis avait publié une lettre ouverte dans les journaux occidentaux dénonçant la censure, geste suicidaire professionnellement qui avait effectivement détruit sa carrière en URSS mais qui l’avait élevé moralement au-dessus de tous ses contemporains qui préféraient leur confort à leur conscience.

Le violoncelle brillait dans la peinture comme un être vivant, bois vernissé qui captait la lumière la réfléchissait la transformait, et cet instrument était pour Rostropovitch une extension organique de son corps de son âme, il ne jouait pas du violoncelle il était le violoncelle, fusion totale entre musicien et instrument que seuls les plus grands atteignaient, Casals avant lui Yo-Yo Ma après lui mais Rostropovitch restait unique par cette combinaison de virtuosité technique absolue et d’engagement politique sans compromis, artiste complet qui prouvait qu’on pouvait être simultanément le meilleur dans son art et le plus courageux dans sa vie.

Les tons chauds enveloppaient la scène créaient cette atmosphère de contemplation intense, et je peignais avec des gestes larges empâtements épais qui laissaient visible la matière de la peinture, refus de lisser de polir de rendre invisible le processus créatif, même approche que Rostropovitch avec la musique où on entendait toujours l’humanité derrière la technique, le souffle l’effort la sueur, pas de perfection glacée aseptisée mais une beauté rugueuse vivante incarnée qui portait les traces de sa fabrication.

Mille neuf cent quatre-vingt-neuf et Rostropovitch avait joué du Bach devant le Mur de Berlin qui s’effondrait, image emblématique du violoncelliste assis sur une chaise au milieu des décombres pendant que les Allemands de l’Est et de l’Ouest s’embrassaient pleuraient célébraient la fin de la division, et sa musique accompagnait ce moment historique lui donnait une profondeur émotionnelle que les discours politiques ne pouvaient atteindre, preuve que l’art servait à quelque chose après tout, qu’il n’était pas juste décoration ou divertissement mais force civilisatrice qui pouvait marquer les grands tournants de l’Histoire.

Le visage dans ma peinture restait délibérément flou impressionniste, parce que je ne voulais pas faire un portrait réaliste photographique de Rostropovitch mais capturer l’idée de Rostropovitch, l’archétype de l’artiste-citoyen qui utilisait sa célébrité son talent sa position pour défendre les valeurs humaines fondamentales, et cet archétype transcendait les traits individuels du visage, c’était une présence une énergie une lumière qui émanait de la toile plutôt qu’une ressemblance anatomique précise.

Deux mille sept Rostropovitch mourait à Moscou après être rentré d’exil quand l’Union Soviétique s’était effondrée, et des milliers de Russes avaient défilé devant son cercueil reconnaissant enfin ce qu’ils lui devaient, liberté d’expression qu’il avait défendue quand personne n’osait, courage moral qu’il avait démontré au prix de sa carrière soviétique, et maintenant qu’il était mort ils pouvaient l’honorer sans risque, ironie tragique habituelle où on célébrait les héros seulement après qu’ils ne pouvaient plus déranger l’ordre établi.

Le Prélude en sol majeur de Bach durait environ deux minutes dans l’interprétation de Rostropovitch, deux minutes de pure beauté architecturale où chaque note portait son poids exact où chaque silence respirait naturellement, et ces deux minutes contenaient plus de vérité humaine que des heures de discours politiques, mystère de la musique qui communiquait directement sans passer par le langage verbal, contournait les défenses intellectuelles touchait l’émotion brute, et c’était pour ça que les régimes totalitaires craignaient toujours les artistes authentiques, pas à cause de ce qu’ils disaient explicitement mais à cause de cette liberté intérieure qu’ils incarnaient et qui contaminait les spectateurs.

Ma peinture avec ses tons dorés chauds lumineux célébrait cette liberté intérieure, cet espace que personne ne pouvait confisquer même quand tout le reste était contrôlé surveillé censuré, Rostropovitch assis avec son violoncelle possédait un royaume intérieur que le KGB ne pouvait pas envahir, et quand il jouait Bach ce royaume s’extériorisait devenait audible tangible partageable, et tous ceux qui écoutaient goûtaient temporairement à cette liberté absolue, et certains décidaient de ne plus jamais y renoncer, et c’était comme ça que l’art changeait le monde, pas par des manifestes ou des révolutions violentes mais par cette transmission silencieuse de l’expérience de la liberté intérieure qui une fois connue ne pouvait plus être oubliée.

Prélude, commencement de quelque chose, première pièce d’un cycle plus vaste, et Rostropovitch avait été le prélude de ma propre compréhension de ce que signifiait être artiste, pas juste faire de belles choses mais incarner certaines valeurs défendre certains principes même quand c’était coûteux dangereux, et maintenant vingt-quatre ans après mon arrivée en France je continuais à peindre à créer à essayer de maintenir cette intégrité que Rostropovitch avait démontrée, sachant que je n’atteindrais jamais sa stature mais que l’important était de tenter, de ne pas se compromettre, de garder vivante cette flamme intérieure qui brillait dans ma peinture avec ses tons ambrés dorés, lumière qui venait du violoncelle de Rostropovitch et qui continuait à briller des décennies après, Prélude pour toujours commencement qui ne finissait jamais.