RENDEZ-VOUS

RENDEZ-VOUS
2024, Paris

Rendez-vous. Deux mille vingt-quatre. Paris. Cinquante-neuf ans. L’atelier. Rue Ricaut. Treizième arrondissement. Mon royaume. Mon refuge. Mon temple. Et dans ce temple. Un invité. Quelqu’un que j’ai appelé. Invoqué. Fait venir. À travers les siècles. À travers la mort. À travers le temps. Rembrandt. Lui. Le maître. Le géant. Celui qui a tout compris. Celui qui a tout peint. Il est là. Dans mon atelier. Assis. Me regardant. Et moi penché vers lui. Vers sa toile. Vers son visage que j’ai peint. J’embrasse la toile. Geste d’amour. Geste de dévotion. Geste de reconnaissance filiale. Merci d’être venu. Merci d’avoir existé. Merci de m’avoir montré le chemin. Rendez-vous. Pas un hasard. Pas une fantaisie. Une nécessité. Il était temps. Temps de se confronter. Temps de ce face-à-face. Temps de cette conversation silencieuse. Avant qu’il ne soit trop tard. Œuvre testamentaire. Voici qui je suis. Voici mon lieu. Voici mon geste. Voici ma vie. Un peintre. Seul dans son atelier. Dialoguant avec les morts. Continuant la chaîne. Refusant l’oubli.

Rembrandt. Pourquoi lui. Pourquoi pas Vélasquez. Pas Caravage. Pas Goya. Pourquoi Rembrandt. Parce que le maître des auto-portraits. Personne n’a exploré son propre visage avec autant d’honnêteté. Lucidité. Acharnement. Des dizaines d’auto-portraits. À tous les âges. Se regardant vieillir. Déchoir. Survivre. Le peintre de l’humanité. Pas de dieux. Pas de héros. Des humains vrais. Avec leurs rides. Leurs doutes. Leur dignité fragile. Le maître de la lumière. Cette lumière qui vient d’on ne sait où. Qui révèle et cache. Qui sculpte les visages. Essence même de la peinture. Le survivant. Rembrandt a connu le succès puis la ruine. Gloire puis oubli. Il a continué à peindre malgré tout. Modèle de persévérance. L’inactuel. À son époque déjà. Démodé. Trop sombre. Trop libre. Pas assez classique. Il peignait pour lui-même. Pour la vérité. Pas pour plaire. Comme moi. Voilà pourquoi. Voilà le lien. La fraternité. Nous sommes frères. Séparés par quatre siècles. Mais frères quand même. Dans la solitude. Dans l’exigence. Dans l’incompréhension. Dans la persévérance obstinée.

Je l’ai appelé. Acte de magie picturale. Par la peinture. Abolir le temps. Faire traverser quatre cents ans au maître hollandais. Pour qu’il vienne poser. Pour qu’il soit là. Présent. Incarné. Pas copier Rembrandt. Comme font les étudiants dans les musées. Pas lui rendre hommage de loin. Comme font les historiens d’art. Mais l’inviter physiquement. Dans mon atelier. Dans mon temps. Dans mon présent. Et il est venu. Parce que les morts viennent. Quand on les appelle avec sincérité. Avec amour. Avec besoin. Ils viennent. Par l’art. Seulement par l’art. Forme de nécromancie picturale. Sens noble. Ramener les morts à la vie. Continuer le dialogue. Avec ceux qui nous ont précédés. Peindre Rembrandt. Ce n’est pas le représenter passivement. C’est l’invoquer. Le faire venir. Lui donner nouvelle existence. Je ne peins pas “un portrait de Rembrandt”. Objet mort. Je peins “Rembrandt vivant dans mon atelier”. Présence réelle. Il est là. Assis. Avec son turban. Ses vêtements. Son regard. Vivant.

Le turban. Attribut rembrandtesque. Rembrandt se représentait souvent. Avec costumes orientalisants. Turbans. Parures exotiques. Manière de se théâtraliser. Se mettre en scène. Transformer le quotidien en mystère. J’ai respecté cet attribut iconographique. Mon Rembrandt porte ce turban. Touches de couleur. Rose. Jaune. Exactement comme dans ses auto-portraits. Où il aimait ces étoffes. Ces tissus riches. Manière de dire. Je te reconnais maître. Je sais qui tu es. Je te peins comme tu aimais être peint. Je te connais. Je t’ai étudié. Dans les musées. Rijksmuseum d’Amsterdam. Louvre. National Gallery de Londres. Frick Collection de New York. Partout où tu es. J’ai fait le pèlerinage. J’ai regardé tes tableaux. Des heures. Des jours. Essayant de comprendre. Comment tu faisais. Cette lumière. Ces ombres. Cette humanité. Et maintenant. Je t’invite. Chez moi. Dans mon atelier parisien. Deux mille vingt-quatre. Pour te dire. Merci. Pour continuer. La conversation.

Son regard. Il me regarde. Rembrandt assis. Me regarde en retour. Regard intense. Vivant. Présent. Ce regard dit tant de choses. Reconnaissance. Il voit que je suis un vrai peintre. Frère en art. Il accepte d’être là. Dans mon atelier. Interrogation. Que fais-tu toi. Artiste du vingt-et-unième siècle. Qu’est devenue la peinture après moi. Vaut-elle encore quelque chose. Dans ton monde technologique. Ton monde d’intelligence artificielle. Ton monde d’écrans. Jugement bienveillant. Il évalue mon geste. Ma manière. Ma sincérité. Et il semble approuver. Son regard n’est pas hostile. Il est présent. Attentif. Gratitude peut-être aussi. Merci de m’avoir appelé. Merci de ne pas m’avoir oublié. Merci de continuer à peindre. Malgré tout. Malgré l’indifférence. Malgré les galeries fermées. Malgré le marché. Malgré les modes. Ce n’est pas moi qui regarde dans un miroir. C’est un dialogue de regards. Entre deux peintres. Séparés par quatre siècles. Mais réunis dans l’atelier. Dans ce lieu hors du temps. Dans ce temple de la peinture.

L’atelier. Lieu magique. Espace transhistorique. Fenêtre à carreaux. Châssis empilés. Murs patinés. Lumière naturelle. Tout cela aurait pu être l’atelier d’Amsterdam. Dix-septième siècle. J’ai créé un espace intemporel. Où quatre siècles peuvent se rencontrer. Sans anachronisme choquant. Rembrandt ne dépayse pas. Dans mon atelier. Il reconnaît ce lieu. C’est aussi le sien. L’atelier du peintre est le même. À travers les siècles. Lumière. Châssis. Solitude. Concentration. Le temple de la peinture éternelle. Où le temps s’abolit. Où les morts et les vivants peuvent se rencontrer. Où la communauté invisible des peintres se matérialise. Tous les peintres de l’histoire. Habitent le même atelier métaphysique. Celui de la peinture elle-même. Espace hors du temps. Où seuls comptent. La lumière. La toile. Le geste. Et nous sommes là. Rembrandt et moi. Dans cet atelier qui est le nôtre. À tous les deux. Depuis toujours. Pour toujours.

Ma posture. Penché vers lui. Vers la toile. Vers le visage peint. Tendresse. Attention. Vénération. Je ne copie pas. Je ne suis pas devant un tableau de Rembrandt. En train de le reproduire servilement. Je crée. Je peins MON Rembrandt. Ma vision de lui. Ma manière de le faire exister. Dans mon présent. Je dialogue. Penché vers lui. Attentif. À l’écoute. Mais aussi actif. Créateur. C’est un échange. Pas une soumission. Je prolonge. Par ce geste. J’affirme. Que la tradition picturale de Rembrandt. N’est pas morte. Qu’elle continue. Qu’elle vit en moi. À travers moi. Plus belle déclaration de filiation artistique. Non pas “j’imite Rembrandt”. Mais “j’appelle Rembrandt dans mon présent. Je continue son geste. Je suis son héritier vivant”. Continuateur. Pas imitateur. Différence cruciale. Essentielle.

J’embrasse la toile. Geste ultime. “J’embrasse la toile où j’ai peint Rembrandt”. Cette phrase. Bouleversante. Geste d’amour. Pas neutre. Pas technique. Pas professionnel. Mais amour. Dévotion. Reconnaissance filiale. L’artiste embrassant son maître. Je me penche. Avec tendresse. Attention. Vénération. Comme on a pour. Un père spirituel. Celui qui m’a appris à voir. À peindre. À être artiste. Un ami intime. Celui qui me comprend mieux que quiconque. Parce qu’il a vécu la même vie de peintre. Un amour. Passion pour son œuvre. Pour sa manière. Pour son génie. Geste penché. Main qui effleure. Qui caresse le visage peint. Presque une pietà inversée. Le vivant qui se penche. Avec tendresse. Sur l’image du mort. Pour lui redonner vie. Baiser à la toile égale baiser au maître. J’embrasse la toile. Pas directement Rembrandt. Impossible. Mais à travers la toile. C’est bien lui que j’embrasse. Reconnaître. Que la peinture est le seul moyen. De toucher l’intouchable. De rejoindre ceux qui sont partis. De continuer le dialogue. Au-delà de la mort. Ce baiser dit. Merci pour ton enseignement. Merci d’avoir existé. D’avoir peint. D’avoir montré le chemin. Je t’aime. Pour ce que tu as donné à l’humanité. Je suis là. Pour continuer. Pour que tu ne sois pas oublié.

Transmission inversée. Normalement. C’est le maître qui bénit l’élève. Ici. C’est l’élève qui bénit le maître. En lui donnant nouvelle vie. Nouvelle existence. Dans le vingt-et-unième siècle. Je redonne à Rembrandt. Ce qu’il m’a donné. La présence. L’existence par l’art. Réciprocité. Circulation. Entre les générations. Entre les siècles. Entre les morts et les vivants. L’art comme pont. Comme lien. Comme continuité. Malgré la mort. Malgré le temps. Malgré l’oubli.

La technique. Ma facture picturale. Dans Rendez-vous. Remarquable. Empâtements épais. Comme chez Rembrandt. Matière présente. Charnelle. Construite par accumulation de couches. Clair-obscur. Cette lumière qui vient de la fenêtre. Ces zones d’ombre et de lumière. Signature rembrandtesque. Que je maîtrise. Que je fais mienne. Tons terreux. Bruns. Ocres. Gris. Palette de Rembrandt. Celle de la terre et de la chair. Mais ma propre main. Ce n’est pas une copie. Pas un pastiche. On reconnaît ma touche. Ma manière. Ma sensibilité. Je peins à la manière de Rembrandt. Tout en restant Cornel Barsan. Hommage parfait. Assimiler l’enseignement. Sans perdre son identité. Équilibre délicat. Difficile. Réussi.

Les deux solitudes réunies. Rembrandt a peint dans la solitude. Sa célébrité n’a pas empêché. L’isolement. La faillite. L’incompréhension de ses contemporains. Il a peint jusqu’à la fin. Seul dans son atelier. Amsterdam. Dix-septième siècle. Je peins dans la solitude. L’atelier vide. Travail solitaire. Confrontation quotidienne avec la toile. Paris. Vingt-et-unième siècle. Vingt et un ans d’invisibilité. Galeries fermées. Marché indifférent. Création obstinée. Malgré tout. En le faisant venir. Dans mon atelier. Je romps cette solitude. La sienne et la mienne. Je crée une communauté. Celle des peintres à travers les âges. Qui se reconnaissent. Se comprennent. Se soutiennent silencieusement. Je ne suis plus seul. Rembrandt est avec moi. Dans mon atelier. Dans ma pratique. Dans mes gestes. Fraternité invisible. Mais réelle. Tangible. Peinte.

Mélancolie. Malgré la joie. De ce rendez-vous. Il y a mélancolie. Palpable. Dans l’atmosphère. Tons gris. Le monde est gris. Usé. Fatigué. Solitude persistante. Même avec Rembrandt. Je suis seul. Il n’est là que par la peinture. Pas vraiment. Conscience du temps. Je suis vieux. Cheveux blancs. Cinquante-neuf ans. Rembrandt est mort. Depuis longtemps. Mille six cent soixante-neuf. Trois cent cinquante-cinq ans. Ce rendez-vous hors du temps. Rappelle aussi. La fuite du temps. Question sans réponse. La peinture a-t-elle encore un sens. Aujourd’hui. Rembrandt serait-il compris. Dans notre monde. Moi-même. Serai-je reconnu. Jamais peut-être. Cette mélancolie. N’est pas désespoir. C’est lucidité. De celui qui sait. Qu’il pratique un art minoritaire. Lent. Exigeant. Dans un monde qui valorise. Vitesse et spectacle. Réseaux sociaux. TikTok. Instagram. Tout est rapide. Consommable. Jetable. La peinture. Lente. Durable. Méditative. Anachronisme. Peut-être. Mais nécessaire. Vital. Pour moi. Pour ceux qui viendront. Après moi. Pour continuer la chaîne.

Le titre. Rendez-vous. Prend son sens. Le plus profond. Le plus beau. Rendez-vous fixé à travers les siècles. “Rembrandt. Viens me voir. En deux mille vingt-quatre. J’ai besoin de te rencontrer. Réponds présent.” Et il est venu. Rendez-vous de toute une vie. Peut-être. J’ai admiré Rembrandt. Depuis ma jeunesse. Étudié ses tableaux. Dans les musées. Rêvé de le rencontrer. Et enfin. J’ai organisé ce rendez-vous. Dans mon atelier. Sur ma toile. Rendez-vous nécessaire. Pas caprice. Pas fantaisie. Nécessité. J’avais besoin. De ce face-à-face. De cette confrontation. De cette conversation silencieuse. Entre peintres. Rendez-vous que tout artiste rêve. Rencontrer son maître. Lui parler. Recevoir son regard. Je l’ai fait. Par la peinture. Seul moyen. Seule voie. Seule vérité.

Il était temps. Le titre suggère aussi. Il était temps. Temps de se confronter à soi-même. Temps de faire ce portrait. Temps de ce face-à-face. Dans l’atelier. Avant qu’il ne soit trop tard. Cinquante-neuf ans. Combien de temps encore. Combien d’années. Combien de tableaux. Personne ne sait. Alors maintenant. Tout de suite. Appeler Rembrandt. Lui rendre hommage. Continuer son geste. Affirmer la filiation. Avant que. Avant quoi. Avant la mort. Avant l’oubli. Avant que mes mains ne tremblent. Avant que mes yeux ne voient plus. Avant que. Maintenant. C’est maintenant. Le rendez-vous. Maintenant ou jamais.

Œuvre testamentaire. Sens noble. Voici qui je suis. Un peintre. Héritier de Rembrandt. Continuateur de la tradition. Solitaire dans son atelier. Mais relié. À la grande chaîne. Des peintres de l’histoire. Voici mon lieu. Cet atelier. Vingt mètres carrés. Rue Ricaut. Paris. Mon royaume. Mon temple. Où je vis. Où je crée. Où j’invoque les morts. Voici mon geste. Peindre. Encore et toujours. Malgré l’invisibilité. Malgré l’indifférence. Malgré le monde qui n’en veut plus. Parce que c’est vital. Nécessaire. Seule façon d’exister. Voici ma vie. Vingt et un ans d’exil. Vingt et un ans de création obstinée. Des centaines de toiles. Jamais exposées. Peu importe. Je continue. Pour Rembrandt. Pour ceux qui viendront. Pour moi. Pour la peinture elle-même. Qui mérite de continuer. Malgré tout. Contre tout. Toujours.

Audace du geste artistique. Mesurer l’audace. De ce que j’ai fait. Je n’ai pas peint “Hommage à Rembrandt”. Trop distant. Je n’ai pas copié un auto-portrait de Rembrandt. Trop soumis. Je n’ai pas peint “à la manière de”. Pastiche. J’ai invité Rembrandt. Dans mon présent. Je l’ai peint. Comme s’il était là. Vivant. J’ai créé une rencontre réelle. Entre lui et moi. Geste d’une liberté. D’une confiance. Extraordinaires. Il faut être sûr. De sa légitimité d’artiste. Pour oser ça. Oser se mettre. Au même niveau que Rembrandt. Non par orgueil. Mais par fraternité. Nous sommes peintres. Tous les deux. Parlons d’égal à égal. Dans l’atelier. Hors du temps. Pour toujours.

Rendez-vous. Deux mille vingt-quatre. Paris. Cinquante-neuf ans. Vingt et un ans d’exil. Rembrandt dans mon atelier. Invoqué. Présent. Vivant. Je l’embrasse. Geste d’amour. Filiation. Reconnaissance. Gratitude. Continuation. Les deux solitudes réunies. Fraternité invisible mais réelle. Mélancolie lucide. Mais pas désespoir. Œuvre testamentaire. Voici qui je suis. Peintre. Héritier. Continuateur. Solitaire mais relié. À la grande chaîne. Rembrandt vit. En moi. À travers moi. La peinture continue. Malgré tout. Contre tout. Toujours. Plus bel hommage possible. Pas des mots. Pas de l’imitation. Mais une rencontre. Je t’appelle. Tu viens. Nous sommes ensemble. Dans l’atelier. Je te peins. Je t’embrasse. Nous dialoguons. Silencieusement. Pour l’éternité. Tu n’es pas mort. Tu vis. Dans mon atelier. Dans ma pratique. Dans mes gestes. Je suis ton fils spirituel. La peinture continue. Rendez-vous. Il était temps. Maintenant accompli. Pour toujours.