SOLEDAD — Septembre 2016

Soledad

Recherche photographique conceptuelle
Septembre 2016 | Dimensions variables

Le cerisier en fleurs explosait de rose au centre de cette jungle de béton, floraison printanière abondante magnifique qui semblait défier toute logique, comment pouvait-il vivre prospérer fleurir avec une telle exubérance dans cet espace minuscule cerné de tous côtés par des immeubles soviétiques qui montaient vers le ciel comme des falaises grises vertes rouges oranges, architecture brutaliste qui avait transformé des millions d’humains en Europe de l’Est en locataires de boîtes empilées verticalement, standardisation totale de l’habitat où chaque appartement ressemblait à tous les autres et où l’individualité disparaissait dans la répétition infinie des fenêtres identiques des balcons identiques des façades identiques.

Septembre deux mille seize, cinquante-quatre ans, quatorze ans que je vivais en France, et cette image me ramenait directement à mon enfance roumaine sous Ceaușescu quand Bucarest se couvrait de ces HLM communistes que le dictateur appelait fièrement la « systématisation urbaine », destruction des vieux quartiers charmants avec leurs maisons individuelles leurs jardins leurs arbres, remplacement par ces blocs de béton où on entassait les gens comme des sardines, efficacité maximale utilisation optimale de l’espace disponible, mais zéro beauté zéro âme zéro respect pour le besoin humain de verdure de nature de connexion avec le vivant non-humain.

Et justement dans mon image un détail crucial changeait tout — la terre montait, le niveau du sol augmentait progressivement, on le voyait clairement parce que les rez-de-chaussée des immeubles étaient partiellement enterrés, les fenêtres du bas à moitié ensevelies, les portes d’entrée qui commençaient à disparaître sous cette montée tellurique mystérieuse. La nature reprenait ses droits lentement inexorablement, la terre végétale remontait pour recouvrir le béton, ensevelir ces constructions qui l’avaient violée, vengeance géologique douce mais implacable, et les immeubles soviétiques s’enfonçaient millimètre par millimètre dans ce sol qui les avalait comme des sables mouvants.

Mais l’arbre au centre résistait, ses racines plongeaient profond et maintenaient le niveau autour de lui, il fonctionnait comme un barrage naturel qui empêchait la terre de monter davantage, sauveur végétal qui protégeait ces immeubles de l’ensevelissement total même s’ils ne méritaient peut-être pas d’être sauvés, même si architecturalement ils représentaient tout ce qu’il ne fallait pas faire, même si idéologiquement ils incarnaient cette volonté communiste d’écraser l’individu sous le collectif, de nier la diversité au profit de l’uniformité, de transformer les humains en unités interchangeables dans la grande machinerie de l’État totalitaire.

Soledad — j’avais choisi ce titre espagnol plutôt que solitude français ou singurătate roumain, et cette décision linguistique évoquait García Márquez et son chef-d’œuvre Cent Ans de Solitude, cette saga familiale qui se déroulait dans le village imaginaire de Macondo où le réalisme magique permettait de dire des vérités sur l’Amérique Latine que le réalisme ordinaire ne pouvait pas exprimer. Et mon image aussi pratiquait une forme de réalisme magique urbain, cet arbre solitaire qui survivait miraculeusement sauvait miraculeusement, cette terre qui montait pour engloutir la civilisation, ce combat silencieux entre le vivant et l’inerte où pour une fois le vivant gagnait.

Septembre deux mille seize et l’urbanisation mondiale continuait son expansion folle, les mégapoles asiatiques comptaient des dizaines de millions d’habitants, Hong Kong Singapour Tokyo Shanghai Mumbai, densité record, immeubles qui montaient toujours plus haut, nature chassée reléguée éliminée, quelques arbres survivaient parfois dans des parcs minuscules, curiosités botaniques que les citadins visitaient le dimanche pour se rappeler qu’il existait autre chose que le béton l’acier le verre, mais globalement la nature perdait, reculait, disparaissait sous la pression démographique et l’expansion urbaine qui semblait ne jamais devoir s’arrêter.

Mais dans mon image la tendance s’inversait, la terre montait pour reprendre ce qui lui avait été volé, et l’arbre dirigeait cette reconquête tout en la modérant, il ne laissait pas la terre tout engloutir trop vite, il gérait la transition entre l’ère humaine et l’ère post-humaine, gardien de la frontière entre deux mondes, et ses fleurs roses proclamaient que la vie continuait que la beauté persistait que le printemps revenait toujours malgré les hivers communistes malgré les architectures oppressives malgré tous les efforts humains pour étouffer le naturel sous l’artificiel.

Les immeubles colorés — verts à gauche, rouges et oranges à droite — montraient ces tentatives pathétiques de rendre joyeux ce qui était fondamentalement triste, on avait repeint les façades grises après la chute du communisme, ajouté des couleurs vives pour égayer le quotidien des habitants, mais la structure restait la même, la configuration spatiale ne changeait pas, et aucune couleur aussi éclatante soit-elle ne pouvait compenser le fait que ces immeubles avaient été conçus sans amour sans imagination sans respect pour ceux qui allaient y habiter pendant des décennies.

Chaque fenêtre contenait une vie humaine ou plusieurs, des familles entières dans des appartements de cinquante mètres carrés, et toutes ces vies s’empilaient verticalement, voisins au-dessus voisins en dessous voisins à gauche voisins à droite, promiscuité forcée anonymat paradoxal, on entendait les autres à travers les murs mal isolés mais on ne leur parlait jamais, millions de solitudes juxtaposées, et le titre Soledad prenait alors un sens nouveau — pas juste la solitude de l’arbre unique au milieu du béton, mais la solitude des humains qui vivaient dans ces boîtes empilées, seuls ensemble, isolés dans la foule, cette solitude urbaine moderne qui était peut-être pire que la solitude rurale parce qu’elle se vivait entouré de millions d’autres solitaires.

L’arbre résistait et sauvait, ses racines invisibles travaillaient sous terre pour ancrer maintenir stabiliser, et sa floraison visible célébrait cette victoire modeste, ces fleurs roses éphémères qui tomberaient dans quelques jours mais qui reviendraient l’année prochaine et l’année d’après, cycle éternel qui continuerait longtemps après que les immeubles se seraient complètement effondrés que la terre les aurait totalement ensevelis que la nature aurait repris possession de ces espaces qu’elle n’aurait jamais dû perdre.

Septembre deux mille seize, cinquante-quatre ans, quatorze ans en France, et je portais encore en moi ces images de Bucarest communiste, ces blocs gris de mon enfance où nous vivions entassés, et voir cet arbre résister me remplissait d’un espoir étrange, l’espoir que la nature était plus forte que nous le pensions, qu’elle pouvait survivre à nos pires excès architecturaux, qu’elle attendait patiemment son heure pour reconquérir ce qui lui appartenait, et que peut-être dans cent ans dans mille ans ces immeubles soviétiques seraient devenus des collines végétales où pousseraient des forêts de cerisiers en fleurs, et personne ne se souviendrait qu’il y avait eu là des humains qui s’entassaient dans des boîtes de béton, juste la terre qui aurait tout recouvert tout digéré tout transformé en humus fertile, et l’arbre solitaire serait devenu une forêt dense où régnerait non plus Soledad mais communauté végétale solidarité naturelle harmonie retrouvée, septembre deux mille seize Soledad pour toujours.

Cornel Barsan
Septembre 2016