
Sonate pour Deux Pianos en Dilemme Majeure
Recherche photographique conceptuelle
Février 2025 | Dimensions variables
Les fourchettes et les couteaux formaient un clavier parfait sur la table, do ré mi fa sol la si do, quatre-vingt-huit couverts alignés comme quatre-vingt-huit touches, et la pianiste était assise entre les deux instruments – le vrai piano Erard de mille huit cent cinquante derrière elle, acajou sculpté mécanisme à double échappement invention géniale de Sébastien Erard qui avait révolutionné le piano romantique, et devant elle cette table transformée en clavier métallique où on ne jouait pas des sonates mais où on mangeait des repas, et elle dirigeait des invités invisibles au bout de cette table-piano, peut-être sa famille peut-être son public peut-être les créanciers qui attendaient le loyer l’électricité les factures qui s’accumulaient pendant qu’elle pratiquait ses gammes huit heures par jour.
Sonate pour deux pianos en dilemme majeure – le titre jouait sur la tonalité musicale mais aussi sur le dilemme existentiel de tout artiste, comment concilier la nécessité de créer avec la nécessité de manger, comment payer le loyer quand on passe ses journées à perfectionner une interprétation de Chopin qui ne rapportera peut-être rien, comment justifier auprès de la famille qu’on a choisi une carrière où quatre-vingt-dix-neuf pour cent échouent financièrement, où le talent ne garantit rien où le travail acharné mène souvent nulle part où la chance compte plus que la compétence, et pourtant on continuait à jouer parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, condamné à la musique comme d’autres étaient condamnés à respirer.
F�vrier deux mille vingt-cinq, soixante-trois ans, vingt-trois ans en France, et cette image autobiographique criait sans crier, combien de fois j’avais dû choisir entre acheter du matériel artistique ou payer les courses, combien de fois j’avais mangé des pâtes toute la semaine pour pouvoir m’offrir une toile une impression photo un cadre, combien de fois ma femme m’avait regardé avec cette inquiétude silencieuse quand je décidais de consacrer encore un mois à un projet qui ne rapporterait probablement rien, et elle ne disait jamais arrête sois raisonnable trouve un vrai travail, mais son silence parlait plus fort que des mots, et je savais qu’elle avait raison et tort simultanément, raison pragmatiquement tort essentiellement.
Le piano Erard ancien contrastait violemment avec l’intérieur contemporain brutaliste, béton brut murs nus minimalisme absolu, et ce contraste visualisait la tension entre tradition et modernité, entre l’héritage culturel du dix-neuvième siècle romantique et la réalité du vingt-et-unième siècle néolibéral, Erard fabriquait des pianos pour Liszt Chopin Mendelssohn, instruments sublimes qui coûtaient des fortunes mais qui en valaient la peine parce que la musique était considérée comme essentielle à la civilisation, et maintenant en deux mille vingt-cinq la musique était devenue contenu streamable à zéro virgule trois centimes par écoute, dévalorisation totale du travail artistique, et les pianistes donnaient des concerts gratuits sur YouTube pour se faire connaître espérant que peut-être un jour quelqu’un les paierait pour jouer vraiment.
La partition posée sur la table-piano montrait des notes illisibles de loin mais qu’on pouvait imaginer, peut-être une sonate de Schubert ou une ballade de Chopin, œuvres du répertoire classique que chaque pianiste professionnel devait maîtriser, des milliers d’heures de pratique pour jouer correctement une pièce de quinze minutes, investissement temporel émotionnel physique colossal pour un résultat que le public applaudirait poliment puis oublierait immédiatement en sortant de la salle, et la pianiste savait ça mais travaillait quand même parce que la musique ne se jouait pas pour le public mais pour elle-même, pour cette satisfaction mystérieuse ineffable de faire sonner juste un accord de toucher exactement comme il fallait cette touche à ce moment précis.
Les invités invisibles qu’elle dirigeait au bout de la table incarnaient tous ceux à qui l’artiste devait rendre des comptes – famille qui se demandait quand elle allait gagner décemment sa vie, amis d’enfance qui avaient choisi des carrières lucratives et qui la regardaient avec pitié ou incompréhension, parents qui avaient payé des années de conservatoire en espérant un retour sur investissement qui ne venait jamais, et aussi peut-être le public potentiel qui n’existait pas encore, fantômes du futur qui peut-être un jour viendraient écouter applaudir acheter des disques, mais pour l’instant restaient invisible spectral hypothétique.
La table-piano suggérait que pour l’artiste tout devenait art, la table où on mangeait transformée mentalement en instrument, incapacité à séparer la vie quotidienne de la création artistique, obsession qui envahissait chaque moment chaque espace, et les couverts alignés comme des touches parlaient de cette manie qu’avaient les musiciens de tapoter des rythmes partout, sur les tables les volants les cuisses, doigts qui ne pouvaient pas rester immobiles parce que le cerveau continuait à jouer même quand le piano était absent, muscle memory qui transformait le corps entier en extension de l’instrument.
L’espace autour d’eux vaste vide presque hostile reflétait la solitude de la pratique artistique, des milliers d’heures passées seul avec l’instrument à répéter la même mesure cent fois jusqu’à ce qu’elle sonne exactement comme on l’entendait intérieurement, discipline monastique qui isolait socialement mais qui était absolument nécessaire pour atteindre l’excellence, et cette excellence ne garantissait rien, le monde était plein de pianistes excellents qui donnaient des cours à des enfants récalcitrants pour payer leurs factures pendant que des médiocres avec le bon réseau les bonnes relations faisaient carrière.
La fenêtre au fond montrait un paysage extérieur flou, monde normal là-dehors où les gens avaient des emplois réguliers des salaires prévisibles des carrières linéaires, et ce monde restait inaccessible à l’artiste qui avait franchi un point de non-retour, trop investi dans sa voie pour faire demi-tour mais pas assez réussi pour justifier l’investissement, coincé dans ce entre-deux terrible où on n’était ni assez bon pour percer ni assez mauvais pour abandonner, purgatoire artistique où on continuait à pratiquer à espérer à envoyer des candidatures à des concours des auditions qui rejetaient poliment puis moins poliment puis plus du tout.
Le dilemme majeur du titre n’était pas juste un jeu de mots musical mais la question centrale que chaque artiste affrontait quotidiennement – continuer ou arrêter, persévérer ou capituler, rester fidèle à sa vocation ou accepter la défaite et trouver un travail normal, et cette question n’avait pas de bonne réponse, les deux options étaient terribles à leur manière, continuer signifiait probablement des décennies de précarité de frustration de rêves non réalisés, arrêter signifiait trahir quelque chose d’essentiel en soi mourir spirituellement tout en survivant matériellement.
Sonate pour deux pianos en dilemme majeure février deux mille vingt-cinq, et la pianiste dirigeait ses fantômes au bout de la table-piano pendant que le vrai Erard attendait derrière elle patient silencieux, et les couverts brillaient comme des touches d’ivoire dans la lumière brutale du béton contemporain, et quelque part une mélodie jouait que personne n’entendait sauf elle, musique intérieure qui justifiait tout expliquait tout, et peut-être qu’au bout du compte c’était ça la seule chose qui comptait, pas le succès la reconnaissance l’argent mais cette capacité à entendre une musique que les autres n’entendaient pas et à la jouer quand même encore et toujours malgré la faim malgré les factures malgré les invités invisibles qui jugeaient silencieusement, sonate pour deux pianos dont l’un servait à créer de la beauté et l’autre à manger de la nourriture, et fallait jouer sur les deux simultanément sans que les mains se trompent de clavier, dilemme majeur qui durait toute une vie d’artiste, février deux mille vingt-cinq pour toujours.
Cornel Barsan
Février 2025




