
The Phone Lovers
Recherche photographique conceptuelle
Septembre 2014 | Dimensions variables
Deux tasses de café posées sur une nappe de dentelle blanche, ancienne, délicate, le genre de nappe que nos grand-mères brodaient à la main pendant des heures des jours des semaines, chaque point une méditation, chaque motif une patience infinie. La dentelle parle d’un temps où les choses se faisaient lentement, où on s’asseyait autour d’une table pour parler vraiment, où le café du matin ou de l’après-midi était un rituel de présence, de regards échangés, de conversations qui serpentaient d’un sujet à l’autre sans destination précise, juste le plaisir d’être ensemble, de partager ce moment de chaleur et d’intimité que symbolisait la tasse fumante entre les mains.
Mais regardez la surface noire du café, ce miroir liquide qui réfléchit deux visages — un homme, une femme — et chacun au téléphone. Ensemble physiquement, séparés mentalement. Assis face à face autour de cette table qui devrait être un lieu de communion, mais leurs voix s’adressent à d’autres, ailleurs, invisibles, absents. The Phone Lovers — le titre joue sur l’ambiguïté, ils sont amoureux des téléphones plus que l’un de l’autre, ou peut-être sont-ils amants connectés par téléphone à leurs vrais amants qui sont ailleurs, ou peut-être simplement que le téléphone s’est installé comme troisième personne dans toutes nos relations, intrus permanent qui interrompt qui distrait qui vole l’attention qui devrait aller à celui ou celle qui est là en face en chair et en os.
Septembre deux mille quatorze et l’iPhone 6 venait d’être lancé ce mois-là même, écran plus grand, six pouces, encore plus confortable pour scroller pour lire pour regarder des vidéos pour tout faire sauf parler à la personne qui partage votre table. Le mot « phubbing » — phone snubbing, snober quelqu’un avec son téléphone — entrait dans le vocabulaire, phénomène tellement répandu qu’il fallait lui inventer un nom. Partout dans les cafés les restaurants les transports en commun on voyait ça, des gens ensemble mais seuls, des couples silencieux leurs téléphones dressés comme des murs entre eux, des familles au restaurant où chacun regardait son écran au lieu de se regarder les uns les autres.
Les cuillères restent inutilisées à côté des tasses, détail subtil mais révélateur — personne ne boit ce café, trop occupés par leurs conversations téléphoniques. Le rituel est vidé de son sens, réduit à un décor, un prétexte pour être ensemble sans vraiment être ensemble. Et cette nappe de dentelle qui évoque tant de soin tant d’amour tant de temps investi pour créer de la beauté domestique, pour embellir ces moments quotidiens de partage, elle devient le témoin silencieux de notre faillite relationnelle, notre incapacité à être présents les uns aux autres même quand nous sommes physiquement côte à côte.
Les reflets dans le café noir sont accusateurs, ce miroir liquide nous montre ce que nous sommes devenus — des fantômes de présence, des silhouettes physiques dont l’esprit l’attention la conscience sont partis ailleurs, aspirés par ces rectangles lumineux que nous tenons comme des talismans comme des prothèses comme des extensions indispensables de nous-mêmes. Et peut-être que les conversations téléphoniques sont importantes urgentes nécessaires, peut-être qu’il faut vraiment prendre cet appel répondre à ce message vérifier cette notification, ou peut-être pas, peut-être que c’est juste l’habitude la compulsion l’addiction qui nous fait préférer le virtuel au réel, le distant au proche, l’absent au présent.
Tragi-comédie, c’est comme ça que je voyais cette scène en septembre deux mille quatorze, d’abord drôle puis de plus en plus triste à mesure que je réalisais combien c’était devenu normal, combien nous tous moi compris nous répétions ce geste des centaines de fois par jour, sortir le téléphone même quand quelqu’un nous parle, vérifier l’écran même au milieu d’un dîner romantique, répondre à un texto même pendant qu’on embrasse quelqu’un. La hiérarchie de l’attention s’était inversée — le lointain virtuel passait avant le proche réel, et nous trouvions ça normal, nous ne voyions même plus l’absurdité de snober la personne qui nous aime pour parler à quelqu’un qui n’est même pas là.
Cette photographie ne criait pas, elle murmurait, simple composition minimaliste — deux tasses, une nappe, des reflets — mais le murmure portait loin parce que tout le monde reconnaissait immédiatement la scène, tout le monde s’était déjà retrouvé de part et d’autre de cette table, tantôt le phubber tantôt le phubbé, tantôt celui qui regarde son téléphone tantôt celui qui attend en vain qu’on lève les yeux vers lui. Solitude connectée, paradoxe moderne — jamais nous n’avions été aussi connectés aux millions de gens sur la planète, et jamais nous n’avions été aussi seuls face à ceux qui partagent notre table notre lit notre vie.
Cornel Barsan
Septembre 2014




