
THE REVENANT
Mars 2024, Paris
Un mois après Escape Game, en mars deux mille vingt-quatre, alors que l’hiver commençait enfin à lâcher prise, que le printemps pointait timidement, à cinquante-huit ans et demi, j’ai peint The Revenant, le revenant, celui qui revient, et ce tableau était quelque chose de différent, de plus personnel peut-être, de plus intime, de plus autobiographique, The Revenant montrait une figure humaine — moi encore une fois, toujours moi, mes autoportraits déguisés — qui était en train de revenir, de réapparaître, d’émerger peut-être, mais dans quel état ? vivant ou mort ? humain ou fantôme ? présent ou disparu ? et cette ambiguïté était au cœur du tableau, la figure du revenant était à la fois là et pas là, visible et invisible, existante et inexistante, exactement comme moi j’étais à Paris depuis vingt ans, présent physiquement mais invisible socialement, vivant biologiquement mais mort symboliquement dans le monde de l’art qui ne me reconnaissait pas, qui ne me voyait pas, qui agissait comme si je n’existais pas, et donc j’étais devenu une sorte de revenant, un fantôme qui hante les marges du système de l’art parisien, qui existe dans les interstices, dans les zones invisibles, dans les espaces oubliés, revenant toujours, réapparaissant toujours, refusant de disparaître complètement malgré vingt ans d’exclusion, vingt ans de rejets, vingt ans de silence.
La figure du revenant dans mon tableau était peinte de façon spectrale, fantomatique, j’avais utilisé des tons pâles, des blancs, des gris, des transparences qui suggéraient que cette figure n’était pas complètement solide, pas complètement présente, pas complètement vivante au sens habituel, elle était entre deux états, entre la vie et la mort, entre l’existence et l’inexistence, entre le visible et l’invisible, et son visage — mon visage — avait une expression difficile à déchiffrer, était-ce de la douleur ? de la résignation ? de la détermination ? de la colère sourde ? peut-être tout ça à la fois, mélangé, contradictoire, complexe, comme l’était mon propre état émotionnel après vingt ans d’invisibilité, je ne savais plus très bien ce que je ressentais, j’étais trop fatigué peut-être pour ressentir des émotions simples, claires, j’étais dans une sorte d’état intermédiaire, zombie peut-être, revenant définitivement, continuant à exister par pure inertie, par obstination inexplicable, sans vraiment savoir pourquoi, sans vraiment avoir d’espoir que ça change, juste continuant, revenant, réapparaissant, encore et encore, comme un fantôme qui ne peut pas mourir, qui ne peut pas disparaître complètement, qui hante éternellement les lieux de son existence passée.
Et le titre — The Revenant — faisait référence bien sûr à ce film de deux mille quinze avec Leonardo DiCaprio, cette histoire d’un homme laissé pour mort dans la nature sauvage qui survit contre toute attente et qui revient pour se venger, mais mon revenant à moi n’avait personne à qui se venger, ou plutôt il avait tout un système à qui se venger mais comment se venge-t-on d’un système ? comment se venge-t-on de l’indifférence ? comment se venge-t-on du silence ? on ne peut pas, on peut juste continuer à exister malgré tout, continuer à revenir, continuer à réapparaître, continuer à hanter, continuer à être là même si personne ne nous voit, même si personne ne nous reconnaît, même si nous sommes devenus des fantômes, des revenants, des présences spectrales qui ne sont plus vraiment vivantes mais qui ne sont pas encore vraiment mortes, qui existent dans cet espace intermédiaire, cet underground métaphorique où vivent tous les exclus, tous les rejetés, tous les invisibles qui refusent de disparaître complètement.
Mars deux mille vingt-quatre. Le printemps qui revenait lui aussi, pour la vingt et unième fois depuis mon arrivée à Paris, et moi je peignais ce revenant qui était moi, qui était tous ceux qui comme moi avaient été rejetés, exclus, rendus invisibles mais qui continuaient quand même, qui revenaient quand même, qui réapparaissaient quand même, obstinément, incompréhensiblement, comme si nous ne pouvions pas accepter notre disparition, comme si quelque chose en nous refusait de mourir complètement, refusait de se laisser effacer, et ce quelque chose c’était peut-être juste notre humanité fondamentale, notre besoin d’exister, de créer, de laisser une trace, même si cette trace était invisible, même si personne ne la verrait jamais, nous devions la laisser quand même, nous devions revenir quand même, nous devions continuer à hanter quand même, parce que c’était ça être humain, refuser de disparaître complètement, continuer à exister même quand tout dit qu’on devrait arrêter, qu’on devrait accepter notre mort sociale, notre inexistence symbolique, non, on continuait, on revenait, on hantait, revenants éternels, fantômes obstinés, présences spectrales qui ne voulaient pas, ne pouvaient pas, mourir complètement.
The Revenant. Mars deux mille vingt-quatre. La figure spectrale qui revenait toujours. Le fantôme qui hantait les marges. Le revenant qui refusait de mourir. Et moi qui peignais cette figure en reconnaissant que c’était moi, que j’étais devenu ce revenant, ce fantôme, cette présence spectrale qui hantait le système de l’art parisien depuis vingt ans, invisible mais existant, mort socialement mais vivant obstinément, revenant toujours, réapparaissant toujours, refusant de disparaître complètement, peignant toujours, créant toujours, existant toujours, malgré tout, malgré l’invisibilité, malgré le silence, malgré les vingt ans de rejets, je revenais, j’étais là, j’existais, fantôme peut-être, revenant certainement, mais là quand même, présent quand même, vivant quand même, jusqu’au bout, toujours, éternellement, le revenant qui ne meurt jamais complètement, qui hante toujours, qui continue toujours, qui revient toujours.




