
The War Against Evil : The Death of Guns
Recherche photographique conceptuelle
Novembre 2015 | Dimensions variables
Treize novembre deux mille quinze, un vendredi soir, Paris. Le Bataclan, les terrasses de cafés, le Stade de France — fusils Kalashnikov qui crachent la mort, cent trente personnes tuées, des centaines blessées, la ville sidérée, la France traumatisée, l’Europe qui réalise que le terrorisme n’est plus une menace lointaine mais une réalité qui peut frapper n’importe où n’importe quand. Et moi en novembre deux mille quinze, ce même mois terrible, je créais une forge apocalyptique où toutes les armes du monde brûlaient dans un feu purificateur orange et rouge, les fusils les pistolets les mitrailleuses les chars, tout l’arsenal de mort fondu transformé recyclé en métal brut neutre innocent.
Deux versions de moi-même s’affrontaient encore dans cette troisième guerre contre le mal — à droite le bon Barsan jetant un fusil d’assaut dans les flammes, refusant la violence, choisissant le désarmement, et à gauche le mauvais Barsan avec ses ailes noires d’ange déchu qui s’effondrait lui-même dans le brasier, consumé par le feu qu’il avait allumé, détruit par la violence qu’il avait embrassée. Au sol des armes multiples fondaient, le métal liquéfié coulait rouge comme du sang, et en haut un char d’assaut basculait aussi dans le four, même les machines de guerre les plus massives n’échappaient pas à cette destruction totale, à cette apocalypse métallurgique qui transformait tous les instruments de mort en matière première réutilisable pour construire des ponts des hôpitaux des écoles au lieu de tuer.
La référence biblique s’imposait d’elle-même — Isaïe chapitre deux verset quatre, « Ils forgeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en faucilles, nation ne lèvera plus l’épée contre nation et on n’apprendra plus la guerre ». Prophétie magnifique de paix universelle où les armes seraient recyclées en outils agricoles, où la destruction deviendrait construction, où la mort deviendrait vie. Mais Isaïe parlait d’épées et de lances, armes artisanales du monde ancien, tandis que moi en novembre deux mille quinze je parlais de Kalashnikov et de chars d’assaut, armes industrielles du monde moderne, infiniment plus meurtrières, capables de tuer non pas un homme à la fois mais des dizaines des centaines des milliers, armes qui avaient transformé la guerre en industrie de mort de masse.
Le feu de la forge était purificateur mais aussi infernal, orange rouge jaune, couleurs de l’enfer mais aussi couleurs du purgatoire, ce lieu intermédiaire où les âmes étaient purifiées par les flammes avant de pouvoir accéder au paradis. Les armes aussi avaient besoin de purgatoire, de purification, elles portaient en elles le péché originel du meurtre, elles étaient conçues pour tuer et rien d’autre, leur fonction même était la mort, alors il fallait les passer par le feu pour effacer cette fonction maudite, pour rendre au métal son innocence originelle, pour que le fer l’acier le cuivre redeviennent juste des éléments chimiques sans moralité sans histoire sans sang séché dans leurs mécanismes.
Novembre deux mille quinze et les armes circulaient partout dans le monde, trois cents millions rien qu’aux États-Unis dans les mains de civils, le deuxième amendement de la constitution américaine garantissant le droit de porter des armes comme si c’était un droit humain fondamental au même titre que la liberté d’expression ou la liberté de religion, et résultat des tueries de masse régulières dans les écoles les cinémas les centres commerciaux, Sandy Hook Aurora Charleston, toujours le même scénario, toujours les mêmes débats stériles après sur le contrôle des armes, toujours le même statu quo maintenu par le lobby puissant de la NRA qui défendait le business des armes comme si c’était la défense de la liberté elle-même.
L’ange noir aux ailes déchues qui s’effondrait dans le feu représentait tous ceux qui fabriquaient vendaient achetaient utilisaient glorifiaient les armes — l’industrie de l’armement qui gagnait des milliards en vendant la mort, les gouvernements qui armaient leurs armées et parfois armaient aussi leurs ennemis de demain dans des calculs géopolitiques à court terme, les trafiquants qui alimentaient les marchés noirs, les terroristes qui massacraient des innocents, les tueurs de masse qui transformaient leurs frustrations personnelles en carnages publics, tous complices d’un système où les armes proliféraient comme un cancer métastatique impossible à contrôler. Et moi le bon qui jetais le fusil dans le feu je représentais le refus, le désarmement volontaire, le choix pacifiste même si ce choix semblait naïf irréaliste dangereux dans un monde armé jusqu’aux dents.
La forge elle-même évoquait le travail artisanal médiéval, le forgeron qui transformait le fer brut en outils utiles, en socs de charrue justement, en faux pour moissonner, en couteaux pour cuisiner, mais aussi hélas en épées pour tuer, dualité du métal qui pouvait servir la vie ou la mort selon l’usage qu’on en faisait. Mais les armes modernes n’avaient pas cette ambiguïté, elles ne servaient qu’à tuer, une Kalashnikov n’avait aucune fonction agricole ou culinaire, elle était pure violence cristallisée en mécanisme métallique, alors la seule rédemption possible pour elle c’était la fonte totale, la destruction complète, le retour à l’état de minerai pour qu’ensuite peut-être on puisse en faire quelque chose d’utile, un pont une poutre une canalisation n’importe quoi pourvu que ce ne soit plus une arme.
War Against Evil, Death Of Guns, novembre deux mille quinze, mois où Paris pleurait ses cent trente morts et où moi je proposais cette utopie radicale impossible — un monde sans armes, désarmement universel simultané unilatéral, toutes les nations jetant leurs arsenaux dans la forge en même temps, Kalashnikov et missiles balistiques intercontinentaux fondus ensemble, armes de poing et bombes nucléaires recyclées ensemble, petit calibre et gros calibre traités pareillement dans le feu purificateur qui ne faisait pas de distinction entre la balle qui tue un homme et la bombe qui tue une ville, tout était à détruire, tout devait brûler, et ensuite peut-être nous pourrions commencer à construire cette paix qu’Isaïe prophétisait il y a deux mille sept cents ans et que nous n’avions toujours pas réalisée parce que nous préférions forger des armes toujours plus sophistiquées au lieu de forger des socs de charrue, nous préférions apprendre la guerre aux nouvelles générations au lieu de leur apprendre l’agriculture la médecine l’art la philosophie toutes ces choses qui construisent au lieu de détruire, qui donnent la vie au lieu de la prendre.
Cornel Barsan
Novembre 2015




